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Des soldats israéliens dévoilent les coulisses de la guerre à Gaza

lundi 4 mai 2015 par Sterlin Charles

Une soixantaine de combattants livrent, sous couvert de l’anonymat, une description crue de la stratégie adoptée par Tsahal durant l’opération « Bordure protectrice ».

De notre correspondant à Jérusalem

Leur récit, cru et dérangeant, éclaire d’une lumière froide les coulisses de l’opération « Bordure protectrice ». Plus de soixante militaires israéliens déployés l’été dernier dans la bande de Gaza, simples soldats ou officiers, ont raconté « leur » guerre à l’ONG Breaking the silence. Ces témoignages, livrés sous couvert de l’anonymat et publiés lundi matin, retracent les circonstances dans lesquelles un incessant déluge de feu a été projeté par Tsahal contre des quartiers résidentiels, apparemment pour se protéger d’un ennemi insaisissable. Plus de 2200 Palestiniens ainsi que 72 Israéliens ont été tués durant ces 51 jours de guerre. « Les règles d’engagement transmises aux soldats sont les plus permissives jamais portées à notre connaissance », affirment les responsables de Breaking the silence, qui dénoncent « une politique de tirs indiscriminés » et accusent l’armée d’avoir agi en violation de son propre Code d’éthique.

A en croire la majorité des dizaines de conscrits et de réservistes interrogés par l’ONG, la principale consigne diffusée à la veille de l’incursion fut de ne jamais hésiter à ouvrir le feu pour réduire le risque auxquels ils allaient être exposés. La distinction entre civils et combattants, au cœur des règles de droit international en temps de guerre, aurait ainsi été partiellement abolie. « L’idée de base était : si vous repérez quelqu’un, tirez », raconte un sergent-chef de l’infanterie israélienne, qui fut déployé dans le nord de l’enclave. « Qu’il constitue ou non une menace immédiate n’était pas le sujet », ajoute-t-il, avant de préciser : « Si vous tuez quelqu’un à Gaza, ce n’est pas une catastrophe ». Un autre militaire, affecté à une unité de blindés engagée à Deir el-Balah, complète : « Les ordres étaient : Dès que vous voyez quelqu’un autour de vous, disons dans un rayon de zéro à deux-cents mètres, il est mort. On devait partir du principe que tout individu évoluant dans notre zone d’opération ne pouvait pas être un civil. »

« L’idée de base était : si vous repérez quelqu’un, tirez (...) Qu’il constitue ou non une menace immédiate n’était pas le sujet »

Un sergent-chef de l’infanterie israélienne

Cette ligne de conduite fut, selon les militaires interrogés, largement dictée par la crainte des attentats. La population civile ayant été invitée, le plus souvent par des tracts largués depuis le ciel, à évacuer les zones de combat, toute présence humaine était devenue suspecte. Un soldat raconte qu’un troupeau de moutons ceinturés d’explosifs a un jour été orienté par des combattants ennemis vers les troupes israéliennes. « Nous avons aussi entendu parler d’un vieillard qui s’est dirigé vers une maison contrôlée par nos forces, ajoute-t-il. Ce type, qui avait peut-être 70 ou 80 ans, était équipé d’explosifs de la tête aux pieds… »

Des manifestants palestiniens font face à l’armée israélienne

A de nombreuses reprises, reconnaissent cependant les soldats interrogés, la mise en œuvre de ce « principe de précaution » s’est soldée par la mort de civils palestiniens. « Il y avait ces deux femmes marchant dans un verger, à 800 ou 900 mètres de nos forces, raconte un militaires déployé dans le sud de la bande de Gaza. Le commandant nous a demandé de vérifier si elles étaient « impliquées ». Il faisait jour, le poste d’observation avait du mal à voir et l’officier a envoyé un drone qui les a « incriminées ». On a tiré sur ces filles, elles sont mortes. Puis trois tanks ont été envoyés pour vérifier l’endroit. Ils ont inspecté les corps, elles étaient âgées d’une trentaine d’années et n’étaient pas armées. Ils sont revenus et ces femmes ont été recensées comme des terroristes. Si on leur a tiré dessus, c’est bien que c’était des terroristes… »

Le porte-parole de l’armée israélienne, interrogé sur ces accusations, a réaffirmé la détermination de sa hiérarchie « à enquêter sur toute accusation relayée par des médias ou des ONG, ainsi que sur toute plainte officielle portant sur sa conduite durant l’opération « Bordure protectrice ». Il affirme cependant que Breaking the silence refuse de communiquer des informations circonstanciées sur les infractions portées à sa connaissance. L’ONG, composée pour l’essentiel d’anciens militaires, veille en effet scrupuleusement à protéger l’anonymat de ses informateurs. « Pour des raisons évidentes, cette attitude rend toute investigation impossible », déplore le porte-parole, avant de rappeler que la justice militaire a, de son propre chef, engagé plusieurs dizaines d’enquêtes depuis la fin de la guerre à Gaza.

« Nous passions notre temps à viser les même maisons, les mêmes fenêtres. J’étais parfois surpris de voir qu’elles tenaient encore debout… »

Un sergent-chef de l’armée israélienne

Les témoignages recueillis par Breaking the silence éclairent tout particulièrement l’ampleur des destructions infligées aux villes situées le long de la frontière avec Israël. De Beit Hanoun à Rafah en passant par Shijaya, al-Burij ou Khouzaa, des quartiers entiers ont été littéralement rasés par l’artillerie, l’aviation et les bulldozeurs israéliens. « C’était comme dans Call of Duty », raconte un sergent-chef posté dans le nord de l’enclave, faisant allusion au jeu vidéo réputé à la fois pour son réalisme et sa violence. « Nous avons tiré une quantité invraisemblable de munitions », dit-il encore, précisant : « Nous passions notre temps à viser les même maisons, les mêmes fenêtres. J’étais parfois surpris de voir qu’elles tenaient encore debout… »

Des soldats de Tsahal se mettent en position

A en croire les vétérans de « Bordure protectrice », ces tirs de barrages répondaient à plusieurs objectifs. Il s’agissait souvent d’impressionner l’ennemi pour mieux le dissuader de se porter au contact des soldats israéliens. « Les tirs de harcèlement, résume un soldat, c’est ce que vous faites lorsqu’un quartier constitue une menace potentielle. » De nombreux bâtiment furent détruits parce qu’ils abritaient les rampes de lancement d’où plusieurs centaines de roquettes étaient tirées chaque jour vers le territoire israélien. D’autres parce qu’ils étaient réputés abriter des dirigeants plus ou moins gradés du Hamas ou du Djihad islamique. Certains soldats affirment aussi que des maisons furent, à l’occasion, visées avec le souci de « venger » la mort d’un soldat israélien. Et certaines l’auraient été en pensant à ce que les stratèges israéliens appellent « le jour d’après ». « Tout au long des combats, on garde cette notion à l’esprit, décrypte un lieutenant engagé dans la ville de Gaza. Il s’agit de « nettoyer » le maximum de zones possibles en pensant au jour où on se retirera... »

« Le devoir impérieux de protéger les populations civiles, inscrit au cœur du droit international, s’est insidieusement effacé devant celui de minimiser les risques auxquels sont exposés nos forces »

Yehuda Shaul, porte-parole de l’ONG Breaking the silence

Selon Yehuda Shaul, porte-parole de l’ONG Breaking the silence, « ces témoignages illustrent le glissement imprimé à la doctrine militaire israélienne depuis une dizaine d’années ». Confronté, après le retrait de la bande de Gaza (2005) et la prise de pouvoir du Hamas (2007), à un ennemi qui se cache au milieu de la population civile, l’état-major aurait fait le choix de prendre certaines libertés avec le Code d’éthique dont elle s’est dotée au milieu des années 90. « Le devoir impérieux de protéger les populations civiles, inscrit au cœur du droit international, s’est insidieusement effacé devant celui de minimiser les risques auxquels sont exposés nos forces, explique Yehuda Shaul. Engagé dans une guerre asymétrique, Tsahal a manifestement renoncé au principe de proportionnalité et cherche désormais à infliger un maximum de dommages pour rétablir une forme de dissuasion. Or, ce changement de doctrine a été décidé en catimini, sans que la société israélienne en soit même informée. »

Le philosophe Asa Kasher, qui a rédigé le Code d’éthique de l’armée israélienne mais milite depuis plusieurs années pour son assouplissement, défend au contraire la conduite de l’opération « Bordure protectrice ». « Aucun Etat, explique-t-il, n’a le devoir de garantir la même sécurité à des civils ennemis qu’à sa propre population. » L’utilisation d’infrastructures civiles par le Hamas, ainsi que sa propension à se fondre au cœur de la population civile, constituent à ses yeux un défi auquel les stratèges israéliens n’ont pas le droit de se dérober. « La présence d’un grand nombre de civils non-combattants à proximité d’un immeuble utilisé pour mener des attaques terroristes contre Israël doit-elle immuniser cet immeuble ? », interroge le philosophe, avant de répondre : « La réponse est évidemment : non. Dans le cas contraire, Israël sacrifierait tout bonnement à son droit à l’autodéfense. »


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