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Créole haïtien : grammaire

vendredi 23 février 2018 par Charles Sterlin

Quelques contrastes pertinents pour l’acquisition du français par des locuteurs du :
CREOLE HAITIEN (KREYÒL AYISYEN)

Créole haïtien : grammaire
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Anne Zribi-Hertz (UMR SFL, Université Paris-8)1 | Projet : Langues & Grammaires en Ile de France - version 3, avril 2014

Sommaire
1. Introduction
2. Problèmes possibles liés à la phonologie.
3. Problèmes possibles liés à la morphosyntaxe
3.1. Morphologie flexionnelle
3.2. Le nom
3.2.1. Morphologie flexionnelle
3.2.2. Noms nus et détermination
3.2.3. Pluriel
3.2.4. Complément du nom
3.2.5. Relatives.
3.2.6. Pronoms personnels
3.3. Le verbe
3.3.1. Encore la morphologie flexionnelle
3.3.2. Des "séries verbales" créoles aux verbes et structures du français
3.4. La phrase
3.4.1. Ordre des constituants dans la phrase
3.4.2. Phrases en "être"
3.4.3. Constructions à double objet
3.4.4. Position des adverbes
3.4.5. Négation
3.4.6. Subordination
4. Problèmes possibles liés à la sémantique et à la pragmatique
4.1. Structures à focalisation du verbe
4.2. Phrases à objet initial
4.3. Emphase de la polarité
5. Problèmes liés au lexique
6. Problèmes liés à l’écriture
Références

Introduction
Le créole haïtien (kreyòl ayisyen, en créole) est la langue première et la seule "langue naturelle" des 10 millions d’Haïtiens qui vivent dans la République d’Haïti, devenue en 1804 "la première république noire libre du monde" (Wikipédia : Haïti). Le français est également présent dans le pays — c’est la deuxième langue officielle à côté du créole dans la constitution de 1987 — mais il s’agit pour tous les Haïtiens d’une langue seconde, essentiellement écrite (administration, presse écrite, manuels scolaires, littérature), enseignée à l’école au moyen d’une pédagogie très désuète et relativement inefficace (cf. St. Fort 2012, Thelusma 2012). Le taux d’analphabétisme est par ailleurs élevé (49% d’adultes analphabètes en 2011 selon les statistiques de l’UNICEF). Il s’ensuit que seule une minorité d’Haïtiens pratique réellement le français (3 à 7% selon Thelusma 2012, 15% selon les statistiques du Ministère de l’Education Nationale citées par Govain 2014).
Le créole haïtien s’est doté d’une orthographe officielle et possède déjà une littérature écrite, et son développement et son rayonnement sont encadrés depuis 2014 par une Académie Créole (Akademi Kreyòl) reconnue par la nouvelle constitution remaniée. Comme les autres créoles "à base lexicale française", l’haïtien est historiquement issu d’une situation de contact linguistique provoquée par une société coloniale—contact entre le français (régional) des colons venus de France et les langues premières des esclaves africains. Le lexique de l’haïtien (son vocabulaire) provient essentiellement du français (français dialectal des colons), mais sa grammaire s’est développée indépendamment de celle du français sous l’effet des lois générales du changement linguistique et de l’acquisition des langues, et de la recombinaison de traits provenant du français avec d’autres provenant des substrats africains (langues premières des esclaves transportés de l’Afrique à la Caraïbe). Du fait de la présence officielle du français en Haïti, et du fait des similarités entre les lexiques créole et français (voir section 2), on pourrait s’imaginer que l’acquisition du français est a priori plus facile pour un Haïtien que pour un locuteur du chinois ou du tamoul (par exemple). Toutefois, la similarité créole/français se limite à la phonologie et au lexique et n’est, même dans ces domaines, que très partielle (voir sections 2 et 4) : un discours oral spontané produit en créole est totalement opaque pour un francophone non créolophone, et un discours oral en français spontané est inversement opaque pour un créolophone non initié au français. Le créole diffère par ailleurs radicalement du français par l’organisation de sa grammaire (morphologie et syntaxe) (voir section 3). Ajoutons que le créole et le français ont des systèmes orthographiques très différents, ce qui peut être une source de difficultés supplémentaires à l’écrit pour les créolophones déjà alphabétisés en Haïti (voir section 5).
Problèmes possibles liés à la phonologie
L’inventaire des sons (voyelles et consonnes) utilisés en créole haïtien est très semblable à celui du français. Il existe cependant certains contrastes pouvant être une source de difficulté pour les créolophones dans leur apprentissage de la prononciation du français.
Quatre (voire cinq) voyelles du français sont absentes en haïtien et doivent donc faire l’objet d’un apprentissage spécifique en français :
- ­‐ Les trois antérieures arrondies : [y] (français tissu, muraille, haïtien tisi, miray) ; [ø] (français bleu, noeud, haïtien ble, ne) ; [œ] (français beurre, peur, soeur, haïtien bè, pè, sè) ;
- ­‐ La contrepartie nasale de [œ] — [œ̃] — est absente en haïtien, mais elle l’est aussi assez largement en français, et son apprentissage n’est donc pas une priorité (ex. un ours brun [œ̃nursbrœ̃] > [ɛ̃nursbrɛ̃]) ;
- ­‐ La voyelle centrale instable [ə] est remplacée le cas échéant par [e] dans les mots haïtiens (français repeindre [rəpɛ̃dr], haïtien repenn [repɛ̃n]).
Les voyelles créoles se nasalisent couramment au contact de consonnes ou voyelles nasales, par assimilation régressive (ex. bwa a ’le bois’, ban an ’le banc’) ou progressive (ex. kadna [kadna] ’cadenas’, kanna [kãna] ’canard’). Les apprenants créolophones doivent donc s’entraîner à bloquer l’assimilation de nasalité en français.
L’inventaire des consonnes est essentiellement le même en haïtien qu’en français, à l’exception peut-être de la nasale palatale [ɲ], qui demandera donc un apprentissage (français campagne, Espagne [kãpaɲ], [ɛspaɲ] haïtien kampay [kãpaj], Espay [ɛspaj] ; français signe [siɲ], ligne [liɲ], haïtien siy [sij], liy [lij]).
La consonne [ʁ] est présente en créole avec une prononciation proche de celle du français [ʁ], à l’initiale et à l’intérieur des mots, ex. : rat [ʁat] ’rat’, rich [ʁiʃ] ’riche’ ; miray [miʁaj] ’muraille’, kouri [kuʁi] ’courir’, et dans des attaques syllabiques C+r, ex : tren [tʁɛ̃] ’train’, krab [kʁab] ’crabe’, pri [pʁi] ’prix’, grès [gʁɛs]’graisse’. Cette consonne est cependant absente en créole de certains contextes où elle apparaît en français : à la finale des mots (français colère, canard, four, créole : kolè [kolɛ], kanna [kãna], fou [fu] ; français tigre, zèbre, livre, créole : tig [tig], zèb [zɛb], liv [liv]) ; devant consonne ou semi-consonne, tant à l’intérieur des mots (ex. : pataje [pataʒe] ’partager’, mèsi [mɛsi] ’merci’, mato [mato] ’marteau’, wa [wa] ’roi’, fwi [fwi] ’fruit’) qu’à la finale (ex. : kòn [kɔn] ’corne’, bab [bab] ’barbe’, kat [kat] ’carte’, fòs [fɔs] ’force’, pak [pak] ’parc’). Enfin, [ʁ] a pour variante [w] en créole à gauche des voyelles postérieures : [u] (wouj ’rouge’), [o] (gwo ’gros’), [ɔ] (pwòp ’propre’), [õ] (wonn ’rond(e)’). Selon Govain (2014, chap. III.2.1.4a), les locuteurs du Nord d’Haïti présentent aussi la variante [w] après consonne labiale, quelle que soit la voyelle qui suit : bwik [bwik] ’brique’, pwens [pwɛ̃s] ’prince’, fwajil [fwaʒil] ’fragile’, etc.
Les mots français terminés en français par un groupe de consonnes (autres que [ʁ]) peuvent aussi poser des difficultés d’apprentissage, dans la mesure où ce type de finale est généralement absent en créole, ex. : [s+t] (français triste, geste, créole tris [tʁis], jès [ʒɛs] ; [C+l] (français angle, terrible, table, sable, créole ang [ɑ̃g], terib [teʁib], tab [tab], sab [sab]) (cf. Hazaël-Massieux 2002).
Les mots français à [ʁ] final (colère, livre), contenant des groupes [ʁ+C] (partager, corne), ou [ʁ+voyelle postérieure] (rond, rouge, rose], ou terminés par une suite de consonnes problématique (triste, terrible) méritent donc une attention spécifique pour la didactique du français L2.
3. Problèmes possibles liés à la morphosyntaxe
3.1. Morphologie flexionnelle
Contrairement au français, le créole haïtien n’a pas de mots régulièrement variables en genre, nombre et/ou personne, ni de règles d’accord impliquant ces traits. Le genre grammatical — à distinguer de la spécification sexuelle de certains lexèmes nominaux, ex : frè ’frère’ vs. sè ’soeur’, kouzen ’cousin’, kouzin ’cousine’) n’existe pas (français une chaise blanche vs. un banc blanc, créole yon chèz blan, yon ban blan).
Les mots employés comme verbes, noms et adjectifs ont une forme constante, leur catégorie est identifiée par leur position dans la phrase et les informations
fonctionnelles comme le temps (présent, futur, etc.) et le nombre (singulier/pluriel) sont exprimées au moyen de mots indépendants, de même que la précision du sexe F pour les animaux (’une chienne’ = yon femèl chen). L’apprentissage du français L2 (et tout particulièrement du français écrit) implique donc pour les créolophones l’apprentissage de la morphologie flexionnelle (genre des noms, conjugaison des verbes, règles d’accord).
3.2. Le nom
3.2.1. Morphologie flexionnelle
En français, tous les déterminants précèdent le nom, et beaucoup d’entre eux sont spécifiés pour le genre et/ou le nombre (le/la/les, un/une, mon/ma/mes, ce/cette/ces, etc.). En créole haïtien, le genre n’existe pas (voir plus haut), et aucun déterminant ne varie en nombre. Trois déterminants haïtiens suivent le nom dans le groupe nominal : le déterminant "défini" LA, glosé : DET, le démonstratif sa, glosé DM, et le marqueur de pluriel yo, glosé PL. Le défini LA a plusieurs variantes (la, a, lan, an, nan) mais la variation n’est sensible qu’aux propriétés phonologiques du contexte : par ex., LA est réalisé la après consonne orale en (1a,c) et a après voyelle orale en (1b,d). En créole, le déterminant démonstratif se combine avec le déterminant défini (alors que le et ce s’excluent en français : *le ce livre), et le marqueur de pluriel (yo) intervient comme un morphème indépendant :
(1) a. Pòl wè liv la.2
Paul voir livre DET
’Paul a vu le livre.’
b. Pòl wè liv sa a.
Paul voir livre DM DET
’Paul a vu ce livre.’
(2) a. Pòl wè liv (la) yo.
Paul voir livre DET PL
’Paul a vu les livres.’
b. Pòl wè liv sa (a) yo.
Paul voir livre DM DET PL
’Paul a vu ces livres.’
La morphologie flexionnelle impliquant le genre des noms, leur variation en nombre (à l’écrit), et surtout l’accord de ces traits sur les divers constituants du groupe nominal (déterminants, adjectifs, nom), est donc une source de difficulté potentielle pour les Haïtiens créolophones apprenant le français. La difficulté ne concerne pas que les déterminants. En créole, le nom n’est pas marqué pour le pluriel, et la forme des adjectifs et déterminants est indépendante du choix du nom (ainsi blan et vèt signifient respectivement ’blanc(he)(s)’ et ’vert(e)(s)’, quel que soit le nom (’souris’, ’lapin’, etc.) et quel que soit le nombre (singulier ou pluriel) :
(3) a. [CH] bèl lapen vèt la ; bèl lapen vèt yo
beau lapin vert(e) DET beau/belle lapin vert(e) PL
b. [F] le beau lapin vert ; les beaux lapins verts

3.2.2. Noms nus et détermination
Un autre contraste important entre le créole haïtien et le français concerne l’emploi des déterminants et le marquage du pluriel. En français il n’est que très rarement possible d’employer un nom commun dans une phrase sans lui associer un déterminant : par exemple, les phrases de (4) sont mal formées (*) parce qu’il manque un déterminant aux nom souris et rhum :
(4) a. *J’ai vu souris.
b. *J’ai bu rhum.
c. *J’aime souris/rhum.
En créole, toutefois, les analogues de ces phrases sont parfaitement bien formées et naturelles : on comprend en (5a,b) que j’ai vu ou bu une quantité non précisée de souris (une ou plusieurs) ou de rhum, et en (5c) que j’aime, en général, les membres de l’espèce Souris ou la boisson nommée wonm ’rhum’ :
(5) a. Mwen wè sourit.
je voir souris
’J’ai vu une ou plusieurs souris/des souris.’
b. Mwen bwè wonm.
je boire rhum
’J’ai bu une quantité non spécifiée de rhum,.’
c. Mwen renmen sourit/wonm.
je aimer souris/rhum
’J’aime les souris/le rhum.’
Un Haïtien créolophone a vite fait de comprendre qu’en français, un nom commun ne peut généralement pas rester "nu" — qu’il doit avoir un déterminant. Mais il aura peut- être, corrélativement, de la difficulté à traiter les cas de noms nus qui existent en français avec une distribution limitée, par ex. le contraste entre Je suis venu sans valise et Je suis venu sans la valise, entre On a besoin de valises et On a besoin des valises, ou entre J’ai trouvé le pied de chaise et J’ai trouvé le pied de la chaise. Il risque aussi d’avoir du mal à sélectionner et interpréter les déterminants qui apparaissent en français là où les noms haïtiens seraient nus — comme en (5), où créole sourit > français des souris en (5a) et les souris en (5c), et créole wonm > ’du rhum’ en (5b) et le rhum en (5c).
Un Haïtien apprenant le français tendra à établir une correspondance sémantique entre le déterminant LA du créole et l’article défini du français. Cette correspondance sémantique est toutefois imparfaite, ce qui pourra être une source de difficulté (compréhension et production). Le LA créole pointe toujours vers une entité visible ou déjà identifiée, ce qui n’est pas le cas de l’article défini français ; corrélativement, le LA créole se traduit couramment en français par un démonstratif, ex :
(6) a. Pòl sou plaj.
Paul sur plage
’Paul est à la plage.’
b. Pòl sou plaj la.
Paul sur plage DET
’Paul est sur cette plage.’
L’apprenant créolophone pourra avoir de la difficulté à sélectionner à bon escient les déterminants le et ce du français.
3.2.3. Pluriel
Les problèmes posés par le pluriel français à un créolophone haïtien sont en partie solidaires des deux contrastes précédents. En l’absence de morphologie flexionnelle, les noms créoles peuvent être laissés complètement indéterminés pour le nombre même quand ils dénotent des entités dénombrables, comme sourit en (5a) et (5c) ; mais en français, le plus proche équivalent sémantique de sourit dans ces exemples est spécifié pour le pluriel (des souris, les souris). Le marqueur de pluriel yo du créole n’a pas du tout les mêmes propriétés que le pluriel français : il n’est inséré que si le nominal dénote un ensemble d’entités bien disjointes, visibles ou préalablement identifiées, ex. :
(7) Mwen wè/renmen sourit yo.
je voir/aimer souris PL
’J’ai vu/j’aime les souris en question.’
Le pluriel français a une distribution beaucoup plus large que le marqueur yo en créole et nécessite donc un apprentissage particulier de la part des créolophones, notamment parce que le pluriel français apparaît dans des groupes nominaux indéfinis (des souris : (5a)) ou génériques (les souris= ’les membres de l’espèce Souris, quels qu’ils soient’ : (5c)). D’autre part, certains noms qui se pluralisent naturellement en français, comme (regarde) ces chaussures, ces boucles d’oreilles, ces haricots noirs, ne se pluralisent normalement pas en créole, où l’on dit (gade) soulye/zanno sa a (littéralement ’(regarde) cette chaussure/boucle d’oreilles’, en parlant d’une paire), et (gade) pwa nwa a (littéralement ’(regarde) ce haricot noir’ (en parlant d’une assiette de haricots). Les noms d’entités allant par paires, comme les chaussures et boucles d’oreilles déjà citées, mais aussi les parties du corps allant par deux (yeux, pieds, mains, etc.), ne se pluralisent pas dans leur lecture duelle ; et les noms d’entités indifférenciées car formant des agrégats ou substances (lentilles, haricots noirs, etc.) ne se pluralisent pas non plus (de même qu’on ne pluralise pas riz ou sable en français bien qu’on parle d’un ensemble de grains). La maîtrise du pluriel français requiert donc un effort d’apprentissage particulier pour un Haïtien créolophone.
3.2.4. Complément du nom
Selon les variétés dialectales d’haïtien, le complément du nom suit directement le nom (ex. liv Pòl ’le livre de Paul’) ou en est séparé par le marqueur fonctionnel a (liv a Pòl). En français standard, le complément du nom est précédé de la préposition de, qui n’a pas de contrepartie en créole : (le) chien de Paul). La grammaire du complément du nom nécessite donc un apprentissage.
3.2.5. Relatives
Les relatives en qui du français (8b) sont essentiellement analogues à leurs contreparties créoles (8a) ; les relatives en que (9a) se distinguent seulement de leurs contreparties créoles par l’occurrence visible du marqueur que, dont la contrepartie ke (un calque du français) est couramment absente en créole commun (9b) :
(8) a. Mwen konnen moun ki achte liv la.
je connaître personne qui acheter livre DET
b. Je connais la personne qui a acheté le livre.
(9) a. Mwen konnen liv (ke) moun sa a achte a.
je connaître livre que personne DM DET acheter DET
b. Je connais le livre *(que) cette personne a acheté.
Les relatives qui risquent d’être problématiques pour les apprenants créolophones sont celles dont le pronom relatif est précédé en français d’une préposition, ex. :
(10) a. Je connais le livre avec lequel tu travailles.
b. Je connais la personne pour laquelle tu travailles.
Ce type de forme n’existe pas en créole, et nécessite donc un apprentissage spécifique en français L2. En créole on recourrait ici à des structures dites "résomptives" :
(11) a. Mwen konnen liv ou travay ak li a.
je connaître livre tu travailler avec lui DET
Lit. ’Je connais le livre (que) tu travailles avec lui.’
b. Mwen konnen moun ou travay pou li a.
je connaître personne tu travailler pour elle DET
Lit. ’Je connais la personne (que) tu travailles pour elle.’
Les relatives françaises incluant une suite : préposition+pronom relatif (sur laquelle..., de laquelle...., à qui..., à quoi..., pour qui...., vers lesquels..., etc., ainsi que duquel..., desquel(le)s..., dont.... impliquant une fusion morphologique de la préposition et du relatif) requièrent donc un apprentissage spécifique pour un locuteur du créole haïtien. (Noter que ces relatives relèvent du français standard et nécessitent aussi aujourd’hui un entraînement scolaire explicite pour les jeunes francophones ayant le français pour L1).
3.2.6. Pronoms personnels
En français, certains pronoms personnels de 3ème personne sont spécifiés pour le genre (il(s)-­‐eux//elle(s)). Les pronoms personnels créoles sont tous indifférenciés pour le genre : li = ’il’, ’elle’ ; yo = ’ils’ , ’eux’, ’elles’.
Par ailleurs, les pronoms personnels du français se subdivisent en deux groupes : ceux qui semblent occuper les mêmes positions que les groupes nominaux correspondants (ex. (12)) et ceux qui occupent des positions spéciales réservées aux pronoms, à gauche du verbe (ex. (13)) :
(12) a. Paul travaille pour cette femme.
b. Il travaille pour elle.
(13) a. Paul voit cette femme.
b. (Cette femme) Paul la voit.
c. Paul parle souvent à cette femme.
d. (Cette femme) Paul lui parle souvent.
Les pronoms français placés à gauche du verbe ont en outre des formes différentes selon leur fonction, par ex. à la 3ème personne du singulier : sujet il/elle (cf. (12b), complément d’objet direct le/la (13b), complément d’objet indirect lui (cf. (ex. (13d)).
En créole, les pronoms du type illustré en (13) n’existent pas. Les pronoms créoles occupent toujours les mêmes positions dans la phrase que les groupes nominaux correspondants, et ils ne varient ni pour le genre, ni selon leur fonction : par ex. le pronom de 3ème singulier est li, quelle que soit la nature du référent et quelle que soit sa fonction dans la phrase :
(14) a. Pòl/Elsi wè nonm /fanm /liv /mouch sa a.
Paul/Elsi voir homme/femme/livre/mouche DM DET
’Paul/Elsi voit cette femme/cet homme/ce livre/cette mouche.’
b. Li wè fanm /nonm /liv /mouch sa a.
ill/elle voir femme/homme/livre/mouche DM DET
’Il/elle voit cette femme/cet homme/ce livre/cette mouche.’
c. Pòl wè li.
Paul voir lui/elle
’Paul le/la voit.’
d. Pòl ap pale ak fanm/nonm sa a.
Paul PROGR parler à/avec femme/homme DM DET
’Paul est en train de parler à/avec cette femme/cet homme.’
e. Pòl ap pale ak li.
Paul PROGR parler à/avec lui/elle
’Paul est en train de parler avec elle/lui (de lui parler).’
L’apprentissage de la position spéciale de certains pronoms compléments en français semble relativement facile pour les créolophones. Les difficultés concernent plus spécifiquement :
- la distinction en genre entre pronoms masculins et féminins (ex. il/elle, voir plus haut), surtout quand le référent est non sexué ou perçu comme tel (’livre’, ’mouche’, etc.) ;
- la distinction entre formes sujet (je, tu, il...), objet direct (me, te, le...) et objet indirect (me, te, lui...) ;
- les pronoms français qui n’ont pas d’équivalent en créole : en et y, illustrés en (15) et (16) :
(15) a. Paul a besoin de ce livre.
b. (Ce livre) Paul en a besoin.
c. Paul ne comprend pas le sens de ce mot.
d. (Ce mot) Paul n’en comprend pas le sens.
(16) a. Paul travaille depuis longtemps à Paris/dans ce garage.
b. (Paris/ce garage) Paul y travaille depuis longtemps.
- la forme et l’ordre des pronoms spéciaux combinés en séquences, ex. :
(17) a. Paul a donné le livre à Elsi.
b. Il le lui a donné.
c. Paul a sorti Elsi de la piscine.
d. Il l’ en a sortie.
e. Paul mettra les légumes dans l’eau.
f. Il les y mettra.
Signalons enfin que le créole n’a qu’une seule forme de pronom singulier de 2ème personne (ou), alors que le français en a deux, selon le degré de proximité/éloignement symbolique avec l’allocutaire (familier : tu vs. honorifique : vous). Cette distinction mérite donc d’être soulignée en français pour les apprenants créolophones.

3.3. Le verbe
3.3.1. Encore la morphologie flexionnelle
Alors que le verbe français "se conjugue" et s’accorde en personne et nombre avec le sujet au sein d’une phrase, le verbe créole est invariable quel que soit le sujet et le temps est signalé par des particules ou expressions complexes indépendantes du verbe.
Français :
(18)
a.
Il mange du riz.
Ils mangent du riz.

b.
Il a mangé du riz.
Ils ont mangé du riz.

c.
Il mangeait du riz.
Ils mangeaient du riz.

d.
Il avait mangé du riz....
Ils avaient mangé du riz...

e.
Il mangera du riz.
Ils mangeront du riz.

f.
Il aura mangé du riz.
Ils auront mangé du riz.

g.
Il mangerait du riz.
Ils mangeraient du riz.

h.
Il aurait mangé du riz.
Ils auraient mangé du riz.

Créole haïtien :
(19) a. Li/yo manje diri.
il(s)-elle(s) manger riz
(i) ’Il(s)/elle(s) mange(nt) (habituellement) du riz.’
(ii) ’Il-elle a/ils-elles ont mangé du riz.’
b. Li/yo te manje diri.
il(s)/elle(s) te manger riz
(i) ’Il(s)/elle(s) mangeai(en)t (habituellement) du riz.’
(ii) ’Il(s)/elle(s) avai(en)t mangé du riz.’
c. Li/yo ap manje diri.
il(s)/elle(s) ap manger riz
(i) ’Il/elle mangera/ils mangeront du riz.’
(ii) ’Il-elle est/ils-elles sont en train de manger du riz.’
d. Li/yo tap manje diri.
il(s)/elle(s) te+ap manger riz
(i) ’Il(s)/elle(s) mangerai(en)t du riz.’
(ii) ’Il(s)/elle(s) aurai(en)t mangé du riz.’
(iii) ’Il(s)/elle(s) étai(en)t en train de manger du riz.’
e. Li/yo te gen tan manje diri lè...
il(s)/elle(s) te avoir temps manger riz quand
Lit. ’Il(s)/elle(s) avai(en)t eu le temps de manger du riz quand...’
(= ’Il(s)/elle(s) avai(en)t mangé du riz quand....)
Comme le suggèrent les traductions françaises des exemples créoles (19), les effets interprétatifs des particules de temps du créole et ceux des temps conjugués du français, ne se correspondent pas du tout terme à terme.
Une difficulté spécifique concerne le passé simple, souvent attesté dans les textes littéraires français étudiés dans les écoles haïtiennes, et que les élèves haïtiens tendent à identifier comme une forme librement disponible en français pour raconter des événements passés.
3.3.2. Des "séries verbales" créoles aux verbes et structures du français
Un phénomène grammatical très fréquemment attesté en créole haïtien est ce que les linguistes appellent les séries verbales. Il s’agit de phrases où sont combinés deux ou plusieurs verbes lexicaux, comme dans les exemples (20)3 :
(20) a. Elsi mennen timoun nan vini.
Elsi mener enfant DET venir
Lit. ’Elsi a mené l’enfant venu.’
(’Elsi a emmené l’enfant.’)
b. Elsi kenbe liv la montre Pòl.
Elsi tenir livre DET montrer Paul
Lit. ’Elsi a tenu le livre montré (à) Paul.’
(’Elsi a montré le livre à Paul.’)
c. Elsi pote lajan bay Pòl
Elsi porter argent donner Paul
Lit. ’Elsi a porté de l’argent donné (à) Paul.’
(’Elsi a donné de l’argent à Paul.’)
d. Elsi pran liv la pote tounen.
Elsi prendre livre DET porter retourner
Lit. ’Elsi a pris le livre porté retourné.’
(’Elsi a rapporté le livre.’)
Les séries verbales illustrées ci-­‐dessus n’ayant pas de contreparties en français, les Haïtiens créolophones devront apprendre à se contenter en français d’un seul verbe par phrase (ce qui s’accompagnera souvent d’une déperdition de sens), en sélectionnant dans le lexique le verbe le plus approprié. Noter que certaines séries verbales créoles trouvent des équivalents en français dans des verbes préfixés , ex. :
CH mennen+vini, lit. ’mener+venir’/ F. em‐mener : ex. (20a) ;
CH pote+tounen, lit. ’porter+retourner’/ F . ap-porter, ex. (20d)).
Les contrastes français/créole concernant le verbe sont donc des sources potentielles de difficulté pour les élèves créolophones, difficultés relevant d’au moins quatre dimensions distinctes :
- la morphologie (apprendre les formes des verbes conjugués du français, apprendre à les accorder avec le sujet — à l’écrit toujours, oralement dans certains cas) ;
- l’interprétation (comprendre le sens des formes verbales conjuguées du français utilisées en contexte, et apprendre à les utiliser à bon escient pour exprimer sa pensée) ;
- le lexique (trouver les choix de verbes français adéquats en regard des séries verbales créoles, maîtriser la préfixation verbale en français) ;
- le style (savoir restreindre l’emploi du passé simple à certaines narrations écrites, et employer le passé composé comme temps ordinaire du récit).

3.4. La phrase
3.4.1. Ordre des constituants dans la phrase
Le français et le créole sont tous deux généralement présentés comme des langues Sujet- Verbe-Objet (ex. F. Paul voit Marie, CH Pòl wè Elsi.). Les constituants sont en effet ordonnés de cette façon en créole et en français dans toutes les phrases déjà citées.
En français (standard), l’ordre Verbe-Sujet est cependant attesté, notamment dans certaines phrases interrogatives comme (21a,c,e) et (22a,c,e) et dans les phrases dites impersonnelles comme (23a,c) :
(21) a. Où va Marie ?
b. *Où Marie va ?
c. Qu’a fait le loup ?
d. *Quoi/que le loup a fait ?
e. Quand (donc) reviendra le printemps ?
f. *Quand (donc) le printemps reviendra ?
(22) a. Avez-vous du riz ?
b. Vous avez du riz ?
c. Veux-tu venir ?
d. Tu veux venir ?
e. Est-il fini ?
f. Il est fini ?
(23) a. Il est arrivé trois nouveaux clients.
b. Trois nouveaux clients sont arrivés.
c. Il est tombé beaucoup d’eau aujourd’hui.
d. Beaucoup d’eau est tombée aujourd’hui.
Les phrases à sujet postverbal n’ont pas de contreparties en haïtien : leurs équivalents en créole se conformeront au schéma Sujet-Verbe-Objet, même dans les cas comme (21a,c) où l’ordre Verbe-Sujet est le seul acceptable en français (sauf si l’on insère est-ce que, ex. : Où est‐ce que Marie va ?). Les phrases à sujet postverbal doivent donc faire l’objet d’un apprentissage spécifique en français, tout particulièrement celles du type de (21a,c) où l’ordre Sujet-Verbe est indisponible :
(24) a. Kote Elsi prale ?
où Elsi aller
’Où est allée Elsi ?’ ’Où Elsi est-elle allée ?’
b. *Kote prale Elsi ?
[comparer (21a,b)]
c. Kisa lou a fè ?
quoi loup DET faire
’Qu’a fait le loup ?’ ’Qu’est-ce que le loup a fait ?’
d. *Kisa fè lou a ?
[comparer (21c,d)]
e. Lè sezon prentan an tounen ?
quand saison printemps DET revenir
’Quand reviendra le printemps ?’ ’Quand le printemps reviendra-t-il ?’ ’Quand est-ce que le printemps reviendra ?’
f. *Lè tounen sezon prentan an ?
[comparer (21e,f)]
(25) a. Ou gen diri ?
tu/vous avoir riz
’As-tu/avez-vous du riz ?’ ’Tu as/vous avez du riz ?’ ’Est-ce que tu as/vous avez du riz ?’
b. *Gen ou diri ?
avoir tu/vous riz
[comparer (22a,b]
c. Li fini ?
il/elle fini(e)
d. *Fini li ?
[comparer (22e,f]

(26) a. Twa nouvo kliyan rive.
trois nouveau client arriver
’Trois nouveaux clients sont arrivés.’
b. *Li rive twa nouvo kliyan.
[comparer (23a,b)]
c. Anpil dlo tonbe jodi a.
beaucoup eau tomber aujourd’hui
’Beaucoup d’eau est tombée aujourd’hui.’
d. *Li tonbe anpil dlo jodi a.
[comparer (23c,d)]

3.4.2. Phrases en "être"
Le verbe être du français n’a pas toujours une contrepartie visible en créole. Il en a une s’il est suivi d’un groupe nominal, comme en (27a), mais il n’en a pas s’il est suivi d’un adjectif, comme en (27b) ; cf. :
(27) a. Pòl se yon bèl timoun.
Paul se un beau enfant
’Paul (c’)est un bel enfant.’
b. Pòl malad.
Paul malade
’Paul est malade.’
Il se peut donc que les apprenants FLE créolophones omettent d’insérer le verbe être dans les cas correspondant à (27b), produisant des phrases françaises mal formées telles que (28) :
(28) *Paul malade.
Le problème risque de se poser essentiellement au temps présent, c’est‐à-dire quand la phrase créole ne comporte aucune particule de temps visible. Dans les cas où une particule de temps apparaît, l’apprenant peut mettre en correspondance être et la particule, ex. :
(29) a. Pòl te malad.
’Paul était malade.’
b. Pòl ap malad.
’Paul sera malade.’

3.4.3. Constructions à double objet
Les verbes français ne peuvent avoir qu’un seul "complément d’objet direct". S’ils ont un deuxième complément, celui-ci doit être précédé d’une préposition lorsque ce deuxième complément n’est pas un pronom :
(30) a. Paul a lu ce livre.
b. Paul a donné ce livre à Marie.
c. Paul a partagé le gâteau avec Marie.
Les constructions du type (30b) et (30c) existent aussi en créole avec certains verbes. Mais pour les verbes de transfert du type "donner" (et seulement pour ceux-ci, cf. (31c)), la construction créole canonique comporte deux compléments directs, càd. non prépositionnels, ordonnés comme en (31a) : (i) destinataire (ii) entité transférée :
(31) a. Pòl bay Elsi liv la.
Paul donner Elsi livre DET
’Paul a donné le livre à Elsi.’
b. *Pòl bay liv la bay/pou Elsi.
Paul donner livre DET à/pour Elsi
c. *Pòl li Elsi liv la.
Paul lire Elsi livre DET
d. Pòl li liv la bay/pou Elsi.
Paul lire livre DET à/pour Elsi
’Paul a lu le livre à Elsi.’
La construction créole illustrée en (31a) trouve un écho en français dans les phrases impératives telles que (32a) dans lesquelles le destinataire est incarné par un pronom personnel : (32a) en créole semble donc parallèle à (32b) en français. Mais la construction à double objet "direct" a une extension plus large en créole qu’en français puisqu’elle est disponible en phrase déclarative et quand le destinataire n’est pas un pronom, comme en (31a) :
(32) a. Donne-moi/lui ce livre !
b. Bay mwen/li liv sa a !
donner moi/lui livre DM DET
Il est donc possible que les apprenants créolophones aient besoin d’un effort spécifique pour ne pas transférer partout au français la construction (31) du créole. Comparer :
CREOLE FRANCAIS
(33) a. Bay mwen liv sa a ! a’. Donne-moi ce livre !
b. Bay Elsi liv sa a ! b1. *Donne Elsi ce livre !
b2. Donne ce livre à Elsi !
c. Ou bay Elsi liv sa a. c1. *Tu as donné Elsi ce livre.
tu donner Elsi livre DM DET c2. Tu as donné ce livre à Elsi.

3.4.4. Position des adverbes
La position de certains adverbes dans la phrase est trompeusement différente en créole et en français. En créole, leur position se calcule par rapport au verbe lexical et au syntagme verbal. En français, elle tient compte de la présence ou absence d’un auxiliaire de conjugaison (absent en créole) :
créole preske, français presque
(34) a. [CH] Pòl prèske fini diri a.
Paul presque finir riz DET
a’. [F] Paul a presque fini le riz.
b. [CH] Pòl ap fini preske diri a.
Paul FUT finir presque riz DET
b’. [F] Paul finira presque le riz.
créole deja, français déjà :
(35) a. [CH] Pòl deja fini diri a.
Paul déjà finir riz DET
a’. [F] Paul a déjà fini le riz.
b. [CH] Pòl fini diri a deja.
Paul finir riz DET déjà
b’. [F] *Paul a fini le riz déjà.

créole souvan, ankò, français souvent, encore :
(36) a. [CH] *Pòl souvan/ankò manje diri.
Paul souvent/encore manger riz
a’. [F] Paul a souvent/encore mangé du riz.
b. [CH] Pòl manje diri souvan/ankò.
Paul manger riz souvent/encore
b’. [F] *Paul a mangé du riz souvent/encore.
c. [CH] *Pòl manje souvan/ankò diri.
c’. [F] Paul mange souvent/encore du riz.

3.4.5. Négation
En français standard, la négation de phrase se compose de deux éléments : (dans une phrase temporalisée) ne apparaît à gauche du verbe ou de l’auxiliaire conjugué, et pas à sa droite :
(37) a. Il ne vient/venait pas.
b. Il n’est/était pas venu.
L’élément négatif ne est absent en créole (comme il l’est très souvent aussi en français non standard, ex. %Il vient pas, %Il est pas venu), et la négation de phrase est exprimée par pa ’pas’ (comme en français non standard). Toutefois, pa n’occupe pas la même position en créole que pas en français, puisqu’il est, en créole, à gauche du verbe et des particules de temps :
(38) a. [CH] Li pa (te) vini.
il NEG ANT venir
’Il ne vient (venait) pas.’ ’Il n’est (était) pas venu.’
b. [F] *Il pas vient/venait.
c. [F] *Il pas est/était venu.
Par ailleurs, pa en créole semble correspondre dans la phrase au français ne en présence d’expressions à polarité négative telles que rien, personne, aucun :
(39) a. [F] Il ne voit rien.
a’. [CH] Li pa wè anyen.
b. [F] Personne ne vient.
b’. [CH] Pèsonn pa vini.
Sur la base des parallélismes en (39), l’apprenant créolophone du français pourrait donc être tenté de substituer partout ne, en français, à pa, en créole, en produisant des phrases françaises mal formées telles que (38b,c). Il peut aussi avoir de la difficulté à combiner ne et pas dans une même phrase, comme en (37a,b) (difficulté partagée par les jeunes francophones apprenant le français standard).

3.4.6. Subordination
Les complétives du français sont introduites par que, qui en créole courant n’a pas de contrepartie visible :
(40) a. [F] Marie croit que Paul est malade.
a’. [CH] Mari kwè Pòl malad.
b. [F] Marie veut que Paul vienne.
b’. [CH] Mari vle Pòl vini.
Par ailleurs la morphologie du subjonctif n’a pas de contrepartie dans la morphologie créole (pas de marqueur ’subjonctif’). Il est donc possible que les créolophones tendent à omettre que à l’initiale des complétives, et le subjonctif quand il est requis, ceci les conduisant à produire des phrases comme (41), mal formées en français standard :
(41) a. *Marie croit Paul (est) malade. [comparer (40a’)]
b. *Marie croit Paul vient. [comparer (40b’)]

4. Problèmes possibles liés à la sémantique et à la pragmatique
La grammaire créole a développé ses propres stratégies pour signaler des distributions particulières de l’information (ancienne vs. nouvelle) dans le discours ou pour produire des effets d’insistance ou de mise en relief.
4.1. Structures à focalisation du verbe
Un patron de phrase très fréquent en créole signale la focalisation du verbe en réitérant l’élément verbal à l’initiale de la phrase :
(42) a. Pòl ap travay.
Paul PROG travailler
’Paul est en train de travailler.’
b. TRAVAY Pòl ap travay (li pap DOMI).
travailler Paul PROG travailler il NEG+PROG dormir
’Paul est en train de TRAVAILLER (pas de DORMIR).’
c. Pòl manje diri a.
Paul manger riz DET
’Paul a mangé le riz.
d. (Se) MANJE Pòl manje diri a (li pa KWIT li).
se manger Paul manger riz DET il NEG cuire lui
’Paul n’a fait que manger le riz (il ne l’a pas cuit).’

En français, le focus contrastif est signalé par un accent marqué, sans que l’expression contrastée se déplace à l’initiale — sauf dans ce qu’on appelle la construction clivée (ou : clivage), illustrée en (43) :
(43) C’est un LIVRE que Paul a acheté (pas un JOURNAL).
Toutefois, le clivage illustré en (43) n’accueille pas naturellement les verbes en français (cf. (44a)), et la réitération à l’initiale du verbe focalisé est tout à fait étrangère à cette langue (cf. (44b)) :
(44) a. *C’est TRAVAILLE(R) que Paul a fait (il n’a pas DORMI).
b. *C’est TRAVAILLE(R) que Paul a travaillé (il n’a pas DORMI).
c. *C’est MANGER/MANGÉ que Paul a mangé le riz (mais il ne l’a pas CUIT).
Les apprenants créolophones risquent donc transférer au français les structures à réitération-focalisation du verbe à l’initiale pour produire des phrases du type de (45) — exemples attestés recueillis par Govain (2014, chap. III.5.2) :
(45) a. Laisse-moi en paix : tu ne vois pas que c’est parler que je parle ?
b. C’est surtout écrit que j’écris plus bien le français.

4.2. Phrases à objet initial
Une autre structure de phrase productive en créole mais non en français, implique le déplacement du complément du verbe à l’initiale de la phrase, corrélé à un certain type de structure informationnelle. Ainsi les deux membres de chacune des deux paires de phrases de (46) et (47) sont validés en créole, mais pas dans les mêmes contextes :
(46) a. Mwen prale lekòl.
je aller école
b. Lekòl mwen prale.
école je aller
(47) a. Mwen tap manje diri.
je ANT-PROG manger riz
b. Diri mwen tap manje.
riz je ANT-PROG manger
(46a) et (47a) (ordre Sujet-Verbe-Objet) sont les seules réponses licites aux questions : "Où est-ce que tu vas/es allé(e) ?" (> (46a)), "Qu’est-ce que tu mangeais ?" (> (47a)). Mais (46b) et (47b) créent un effet de mise à l’arrière-plan, compatible avec des contextes tels que les suivants :
(48) [L’enfant raconte sa journée à ses parents]
a. Lekòl mwen prale, Pòl vini ammède mwen (...)
’J’étais en train d’aller à l’école, (quand) Paul est venu m’embêter (...)’
b. Diri mwen tap manje, Pòl rive.
riz je ANT-PROG manger Paul arriver
’(Comme) je mangeais du riz, Paul est arrivé.’
Il est donc également possible que les créolophones haïtiens soient tentés de transférer au français des structures à objet initial dans des phrases à interprétation d’arrière-plan.

4.3. Emphase de la polarité
Il est courant en créole de souligner la valeur (affirmative ou négative) de la polarité d’une phrase au moyen des adverbes wi et non, placés linéairement à la finale et optionnellement précédés de a ’ah’ :
(49) Bagay yo mele nan men frè Jak la la a wi !
chose PL embrouillé dans main frère Jacques DET là ah oui
Lit. ’Les choses sont embrouillées dans la main du frère de Jacques ah oui !’
(’Là le frère de Jacques est vraiment dans un sale pétrin !’)
En transférant ce patron à leur L2, les apprenants créolophones produiront en français des exemples comme (50) (exemples attestés recueillis par Govain 2014) :
(50) a. Ce n’est pas moi qui ai dit ça non.
b. Monsieur, je ne comprends pas, je vous ai remis le devoir oui.

5. Problèmes possibles liés au lexique
Malgré leur grande similarité apparente, les lexiques créole et français contiennent un nombre important de "faux amis", c’est-à-dire de mots identiques ou très semblables quant à leur phonologie, mais différents quant à leur distribution et à leur contenu sémantique. Un échantillon de mots de ce type est donné dans un fichier séparé (à venir).
Un problème de transfert lexical méritant une mention particulière concerne les prépositions avec et à, distinctes en français mais pouvant alterner dans certains contextes (ex. J’ai parlé à/avec Marie). Le lexique créole inclut une seule préposition (ak, historiquement dérivée de avec) en regard des deux prépositions françaises avec et à, et certains syntagmes prépositionnels français de la forme à X ont pour contrepartie créole ak X, par exemple :
(51) a. [F] Cela correspond à ses désirs.
b. [CH] Sa a koresponn ak dezi l.
cela DET correspond ak désir lui
(52) a. [F] Cet animal ressemble à une chèvre.
b. [CH] Bèt sa a sanble ak yon femèl kabrit.
bête DM DET ressembler ak un(e) femelle chèvre
Les créolophones haïtiens peuvent donc avoir une certaine difficulté à maîtriser les distributions des prépositions françaises à et avec, qui n’ont pas de correspondants terme à terme en créole, et en particulier, être enclins à faire apparaître avec en français dans des contextes appelant à, comme dans les exemples attestés (53), produits spontanément par des étudiants de R. Govain (cf. Govain 2014) :
(53) a. Nous voulons conseiller avec tous les jeunes de pratiquer l’abstinence.
b. Je ne peux pas répondre avec cette question.
c. Renand a présenté Solange avec sa mère.

6. Problèmes possibles liés à l’écriture
Pour les Haïtiens antérieurement alphabétisés en créole, les contrastes entre les systèmes orthographiques créole et français, permettant de transcrire des mots à prononciation semblable (sinon identique), pourraient être encore plus perturbants que pour les apprenants ayant pour L1 une langue complètement disjointe du français. Dans l’orthographe créole, chaque son a une transcription constante et il n’existe pas de "lettres muettes" — par ex. le son [o] est toujours transcrit o — alors qu’en français le même son se transcrit différemment selon les mots et beaucoup de signes graphiques ne sont pas prononcés, cf. pot, enclos, croc, trop, beau, chaud, faux, zoo, etc.
Références
Glaude, Herby. 2012. Aspects de la syntaxe de l’haïtien. Thèse de doctorat, Universités de Paris-8 et d’Amsterdam.
Govain, Renauld. 2014. Plurilinguisme, pratique et avenir du français en Haïti. Ms.. Port-au-Prince : Faculté de Linguistique Appliquée.
Hazaël-Massieux, Marie-Christine. 2002. ’Les créoles à base française : une introduction.’ Travaux Interdisciplinaires du Laboratoire Parole et Langage, vol. 21 : 63-86. <http://hal.archives-ouvertes.fr/doc...>
St. Fort, Hugues. 2012. ’Le français en Haïti : langue première, seconde ou étrangère ?’. The Haitian Times/Archives < http://www.haitiantimes.com/le-francais-en-haitilangue- premiere-seconde-ou-etrangere/>
Thelusma, Fortenel. 2012. ’Réflexions sur l’enseignement-apprentissage du français en Haïti.’ Potomitan <http://www.potomitan.info/ayiti/fra...>
Valdman, Albert. 2007. Haitian Creole-English dictionary, 2 vol. Bloomington, USA : Creole Institute.
Ressources en ligne anonymes
• Dictionnaire haïtien Lexilogos <http://www.lexilogos.com/creole_hai...>
• Haiti (Wikipedia) < http://fr.wikipedia.org/wiki/Ha%C3%AFti>
• UNICEF (statistiques Haïti) <http://www.unicef.org/french/infobycountry/haiti_statistics.html

1-Avec la collaboration de : Herby Glaude, Joseph Marcel Georges et Renauld Govain, Faculté de Linguistique Appliquée, Université d’Etat d’Haïti.
2- Abréviations utilisées dans les gloses de l’haïtien : ANT = antéirieur ; DET = déterminant ; DM = démonstratif ; FUT = Futur ; NEG = négation ; PL = pluriel ; PROG = progressif
3- Les exemples (20) sont repris de Glaude (2012).


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