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Rue Robeson

samedi 3 mars 2018 par Charles Sterlin

Rue Robeson. Elle existe. Pas loin du morne Dédé, du côté de l’avenue Poupelard. Des jeunes doivent habiter. Il s’y trouve peut-être même une école. Avec cette façon qu’elles ont de se glisser dans les petites rues, les venelles et les corridors.

National -

Rue Robeson. Mais les jeunes qui y vivent ou la fréquentent pour une quelconque raison ne doivent connaître ni la légende ni les prénoms : Paul Leroy Bustil. Pourtant, jusqu’au début des années cinquante du siècle dernier, l’homme était l’un des artistes – l’artiste, disaient certains journaux de l’époque – les plus connus dans le monde. On le connaît partout ; en Chine, en Europe, dans les sociétés coloniales en Afrique. Fils d’esclave, né dans le New Jersey en 1898, chanteur, acteur, écrivain, athlète, avocat, passant des Negro Spirituals à Shakespeare, du cinéma au théâtre il abandonne le cinéma en jugeant que les rôles et les films étaient dégradants pour les Noirs), de la salle de concert à la rue et à la scène internationale pour dénoncer le racisme, l’injustice sociale, le colonialisme. Un mètre quatre-vingt-onze, une voix de basse qui semble monter de la terre, l’homme est imposant. Talentueux.
Infatigable. Mais il n’a pas que ça. Il y a ses engagements, ses convictions. Qui séduisent les uns, les mobilisent, dérangent les autres. Parmi ces autres, l’État américain. C’est la guerre froide et il a des sympathies pour l’Union soviétique. Son passeport est saisi. Pendant neuf ans, il lui sera interdit de quitter les États-Unis. Le maccartysme, l’impossibilité de travailler, le lynchage médiatique, appuyés par la médecine mentale de l’époque essaient d’en faire un psychopathe antiaméricain. Il se retire de la vie publique au début des années soixante jusqu’à sa mort en dix-neuf-cent-soixante-dix-sept.
Rue Robeson. Pas loin du morne Dédé, du côté de l’avenue Poupelard. Une petite rue, comme un petit cimetière où dormiraient les oubliés. Est-ce que nos chanteurs de charme, nos rappeurs, nos presque stars actuelles le connaissent ? Est-ce que nos activistes le connaissent ? Il a pourtant eu à lui seul plus de succès qu’eux tous réunis. Il s’est pourtant battu pour des causes qui ont à voir avec nous, avec la justice, avec la vie, tout simplement.
Rue Robeson. Je ne sais quel homme politique haïtien a nommé cette rue. Mais on ne peut pas lui en vouloir. Ce qu’on peut déplorer, c’est la non-présence, le non-maintien d’un patrimoine symbolique qui instruirait notre jeunesse de l’histoire des peuples noirs, de celles, individuelles mais tellement liées au collectif, d’artistes, de héros, de grandes figures dont les vies, les parcours, les gloires et les travers portent des enseignements et participent d’un long chemin.
Rue Robeson. Pas loin du morne Dédé, du côté de l’avenue Poupelard, il existe peut-être des jeunes qui veulent être écrivains et ne connaissent ni Richard Wright ni Leroy Jones. Et sans doute une jeune fille qui n’a jamais entendu parler de Nina Simone ni de Mahalia Jackson et s’abîme la peau du ridicule et du poison de sales produits éclaircissants.

Antoine Lyonel Trouillot
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