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Réginald Taverne, le bon docteur des yeux

jeudi 10 janvier 2019 par Charles Sterlin

Portrait de médecins Le Dr Réginald Taverne est un homme pressé, introuvable, à cheval sur le temps. On a toujours l’impression qu’il court de sa table de consultation à la salle d’opération. Et pourtant, personne n’est plus calme que le Dr Taverne, cet ophtalmologue qui passe plus de douze heures de ses longues journées à réparer les yeux de ses patients. Portrait d’un grand médecin haïtien dévoué à ses malades.

National -

« Je mange à peine », lâche le médecin quand on lui demande où trouve-t-il le temps. Et c’est vrai que ses patients ne lui laissent pas une seconde pour souffler. Certains sont à la clinique avant l’aube et d’autres la laissent très tard le soir. Simple et modeste, le Dr Taverne a pourtant de l’attention pour tous et le bon mot pour chacun grâce à sa mémoire d’éléphant qui lui permet de se souvenir de tout le monde.
Ah, la salle d’attente du Dr Taverne, il faut la voir pour comprendre combien de personnes chaque jour souffrent d’une pathologie en rapport avec la vision. Certains cas sont sanglants comme un œil emporté dans un accident ; d’autres discrets comme une cataracte. Tous attendent en silence, convaincus que le bon Dr Taverne saura les guérir ou les soulager.
Trente ans que cela dure.
Qui est le Dr Réginald Taverne ?
Le Dr Réginald Taverne naît aux Cayes en novembre 1956. Il n’y passe que les 3 premiers mois de sa vie. La ville, il ne la découvrira que des années plus tard. Une fois ses études classiques terminées à l’Institution Saint-Louis de Gonzague, Il entre à la Faculté de médecine de l’UEH. Il en sort lauréat de sa promotion en 1981. Son service social, il l’effectue à Jacmel. C’est à l’hôpital Saint-Michel de cette ville qu’il fait ses premiers pas en ophtalmologie à la « Eye Care », sous l’égide du Dr Reynold Mossanto. Cette rencontre avec un as de la profession sera déterminante pour la suite de sa carrière.
Un an plus tard, le jeune Dr Taverne intègre la résidence en ophtalmologie de l’Hôpital de l’Université d’État d’Haïti (HUEH) sous la supervision du Dr Jeannot Cadet. Au cours des trois ans que dure la spécialisation en ophtalmologie, il a l’opportunité de participer à des formations complémentaires tant aux États-unis (Lancaster Course) qu’à Porto Rico (Guillermo Pico).
Bénéficiaire d’une bourse d’études octroyée par le gouvernement israélien, Réginald Taverne profite des trois années suivantes pour parfaire et élargir ses connaissances en différentes techniques chirurgicales telles que la transplantation cornéenne, le laser, le détachement de la rétine à l’hôpital Hadassah de Jérusalem. Le service d’ophtalmologie auquel il a été affecté est dirigé à l’époque par le professeur Zauberman et son équipe internationalement reconnue.
De retour en Haïti, il met ses connaissances au service de la population haïtienne en effectuant un remplacement au cabinet de consultation du Dr Georges Hudicourt, médecin réputé avec une clientèle très large. Moins de deux ans après, il ouvre sa pratique privée au centre médical du Champ de Mars où il exerce encore.
Durant ses 30 années de profession, le Dr Taverne confesse qu’il a toujours été « habité par le souci constant d’améliorer la prise en charge des patients, et ce dans divers domaines de la discipline ».
En imagerie médicale, par exemple, le médecin a introduit pour les patients glaucomateux la périmétrie automatisée, la photographie digitale, l’étude tomographique du nerf optique et des fibres nerveuses (HRT, GDX).
S’agissant de la rétine, il a présidé à la mise en fonction du Optical Coherence Tomography (OCT), qui permet aux ophtalmologues d’évaluer plus finement les différentes pathologies de la rétine. Depuis peu, sa clinique offre à la population la possibilité d’évaluer les vaisseaux de la rétine à l’aide de l’OCT-A qui n’exige pas d’injections veineuses. Les patients diabétiques et tous ceux ayant une occlusion vasculaire en seront les grands bénéficiaires. Le nouveau software de cet OCT-A va, en effet, permettre de mieux personnaliser le traitement au laser qui est effectué à la clinique depuis plus de 20 ans.
Dans le domaine chirurgical, il a également innové, surtout en ce qui concerne la prise en charge de la cataracte et de la rétine. Le Dr Taverne a introduit, dès son arrivée, la technique de l’endocapsulaire de la cataracte et a été le premier à introduire la phaco-émulsification de la cataracte en Haïti. Pratique devenue désormais plus courante.
Dans la chirurgie de la rétine, le spécialiste a introduit depuis neuf ans les premières vitrectomies postérieures. Désormais, il effectue également les « Small Incisions Vitrectomy » permettant une récupération plus rapide de la rétine.
Quand on lui demande ce qu’il en est de sa vie privée, le Dr Taverne répond avec satisfaction qu’il est « marié depuis maintenant plus de 26 ans à une femme d’exception » et qu’il est le père de deux merveilleuses filles.
Qu’est-ce qui pousse un élève brillant à choisir la médecine ?
« Vous serez étonné d’apprendre que j’avais longtemps hésité entre l’architecture et la médecine et que j’avais même commencé les cours de première année à la Faculté des sciences de l’UEH. Après la publication des résultats du concours d’entrée à la Faculté de médecine de l’UEH, de manière quasi instinctive, je pris en une nuit la décision d’entrer en médecine. Un peu comme si je répondais à un impérieux appel intérieur qui occulta entièrement mon penchant pour l’architecture. Sans aucun regret, je me lançai corps et âme dans cette discipline exaltante qu’est la médecine », explique d’un trait le Dr Taverne.
Haïti doit se féliciter de cette décision.
Et pourquoi l’ophtalmologie ?
Selon le Dr Réginald Taverne, son choix a eu de multiples déterminants. « De manière subconsciente, le Dr Yves Pierre, un grand ami de la famille, y a certainement contribué en tant que modèle. Cela passe par les cours en 4e année et en internat par les multiples rencontres et discussions que j’ai eues avec les résidents en ophtalmologie à l’époque, les Dr Fritz Allen et Nancy Mac Calla ».
Plus loin, il a poursuivi pour dire que c’est lors de son service social à la « Eye Care » à Jacmel qu’il a réalisé qu’il était « grandement attiré par la technicité et la microchirurgie associées à cette branche ». Ce qui orienta définitivement son choix.
Pour le Dr Taverne, la demande en soin ophtalmologique est importante en Haïti, notamment par rapport à la croissance de la population. « Plus la population sera éduquée, plus cette demande s’accroîtra », croit-il.
« Dans les années à venir, cette demande aura aussi évolué vers de plus grandes exigences dans la qualité des services. Ce qui aura pour conséquence d’augmenter la pression dans la formation d’ophtalmologues, leur nombre et leur disponibilité dans les sous-spécialités de cette branche », prédit celui qui est le bon docteur des yeux.
Interrogé pour Le Nouvelliste pour savoir quel est son meilleur souvenir dans l’exercice de sa profession, le Dr Réginald Taverne a confessé qu’il lui était très difficile d’en sélectionner un, puisque « chaque nouveau souvenir en efface un autre ».
« Ce qui reste permanent et totalement gratifiant, c’est l’expression de bonheur et de joie du patient recouvrant la vue ; ce qui a encore le pouvoir de m’émouvoir et parfois jusqu’aux larmes, en particulier lorsque le patient en question n’a plus qu’un seul oeil de récupérable. Le dernier souvenir en date est celui d’un patient avec un décollement de la rétine, par déchirure géante entraînant un enroulement total de la rétine sur elle-même. Le fait d’être parvenu à déplier cette rétine et réussir cette chirurgie m’a rempli de joie ».
Son pire souvenir est celui d’une chirurgie dont les expectations pour le patient et pour moi-même ne sont pas en conformité.
« Mes pires souvenirs découlent d’une certaine frustration concernant ces patients qui arrivent trop tardivement pour permettre une chirurgie récupératrice de la vision, surtout lorsqu’il s’agit de patients très jeunes. »
Une journée de travail du Dr Taverne
Ordinairement, les longues journées de travail du Dr Taverne se ressemblent et durent rarement moins de 12h en moyenne, incluant la chirurgie. « Sans le support inconditionnel de ma femme, cela aurait été impossible d’avoir et de maintenir un tel rythme tout en bénéficiant d’une vie de famille équilibrée. Grâce à elle, à sa compréhension, à son sens de l’organisation et son dévouement sans faille, j’ai pu m’adonner entièrement à ma « passion dévorante » comme elle le dit souvent », raconte-t-il.
Alors qu’il consulte et opère des dizaines de patients par jour, le Dr Taverne trouve le temps de conseiller et de former de jeunes médecins. « J’ai travaillé en étroite collaboration avec plusieurs générations de jeunes médecins. La clinique est toujours ouverte à tous ceux qui en expriment le désir. J’ai toujours eu à mes côtés un ou une jeune ophtalmologue pour des durées variables, désireux (se) de gagner en expérience. Certains résidents viennent assister à des chirurgies spécialisées et je suis toujours heureux de les accueillir ».
Modeste, Réginald Taverne croit qu’il revient aux ophtalmologues qu’il a formés de témoigner si son aide et ses conseils leur ont été utiles.
Quel est le secret du succès du Dr Réginald Taverne ?
« Je ne saurais trop quoi dire. Il se résume à deux mots, selon moi : travail et professionnalisme. Par ailleurs, je suis très reconnaissant à l’égard de tous mes aînés qui ont tracé le chemin et façonné, chacun à sa manière, mon approche du patient. J’ai ici une pensée spéciale pour les feus Dr Thomas Large, premier ophtalmologue haïtien, Gérard Frédérique, mon mentor par excellence, Jean-Claude Desmangles à qui nous devons le premier microscope de l’hôpital de l’Université d’État d’Haïti. Je pense également au Dr Jean-Claude Cadet, actuel doyen de la Faculté de médecine et de pharmacie de l’UEH, qui a toute ma reconnaissance pour mon expérience israélienne, ainsi qu’à mon compagnon de travail et ami de toujours, le Dr Fritz Allen. »
Après trente ans de bons et loyaux services à la communauté, quels conseils le Dr Taverne peut-il partager avec les jeunes médecins ? Une visite à sa clinique devrait leur apprendre de ne pas avoir peur de la charge de travail et leur permettre de comprendre que chaque patient satisfait réfère au médecin traitant trois autres patients, mais laissons le Dr Réginald Taverne répondre : « Il est essentiel de s’adonner à des études méthodiques et systématiques. Le temps de l’apprentissage est le temps le plus précieux de la vie professionnelle qui s’enrichit chaque jour au contact des patients et des progrès de la science. »
Voilà : les études, l’application et le travail sont les maîtres-mots d’un médecin qui s’applique encore à réussir au jour le jour son parcours professionnel en ayant à cœur le bien des patients.
Claudy JuniorPierre
pclaudyjunior@yahoo.fr
Frantz Duval
duval@lenouvelliste.com


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