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Syrie : comment Bachar el-Assad a utilisé l’État islamique

jeudi 28 août 2014 par Sterlin Charles

Le président syrien a participé à l’essor du djihadisme en Syrie pour mieux apparaître aux yeux de l’Occident comme un rempart contre le chaos.

Il y a un an jour pour jour, Bachar el-Assad est au bord du gouffre. Avec le massacre chimique de la Ghouta, qui a tué fin août 2013 plusieurs centaines de civils dans un quartier rebelle de la banlieue de Damas, la "ligne rouge" définie par Barack Obama vient d’être transgressée. Les navires-destroyers américains se positionnent en Méditerranée. Pourtant, Barack Obama ne veut plus s’engager dans aucune guerre au Moyen-Orient. À la faveur d’un rocambolesque accord américano-russe de dernière minute sur le démantèlement de l’arsenal chimique syrien, le président américain réussit à garder la face et sauve par là même la tête de Bachar el-Assad. Un an plus tard, le président américain pourrait finalement bombarder la Syrie. Mais pas le régime syrien.

D’après le Wall Street Journal, les États-Unis étudieraient sérieusement le lancement de frappes contre les positions de l’État islamique (EI) en Syrie. À en croire le quotidien américain, Washington serait d’ailleurs sur le point d’envoyer des avions-espions et des drones au-dessus du pays pour y repérer les djihadistes, afin de préparer le terrain à une attaque. Une information confirmée lundi à l’AFP par un haut responsable américain. L’EI est "plus sophistiqué et mieux financé que tout autre groupe que nous ayons connu. Il va au-delà de tout autre groupe terroriste", a déclaré jeudi le secrétaire à la Défense Chuck Hagel, deux jours après l’effroyable assassinat du journaliste américain James Foley par un de ces djihadistes, qui a scandalisé le monde entier. De quoi faire passer au second plan les barils de TNT lancés quotidiennement par l’armée syrienne contre les quartiers rebelles d’Alep, tuant nombre de civils.

Ennemi numéro un des États-Unis

Comment l’État islamique a-t-il réussi à devenir l’ennemi numéro un des États-Unis, alors que ce groupe était encore relativement peu connu il y a à peine un an ? Apparu sur le théâtre syrien en avril 2013, l’État islamique en Irak et au Levant (EIIL, ex-nom de l’EI), anciennement al-Qaida en Irak, trouve un second souffle dans la lutte contre Bachar el-Assad. Composée en majorité de milliers de djihadistes étrangers aguerris, l’organisation se démarque rapidement du reste de la rébellion par ses méthodes radicales.

Sur le terrain, l’EIIL - qui souhaite rétablir le califat d’Irak au Liban - administre chaque territoire conquis. Et y exerce une stricte application de la charia, terrorisant les populations locales avec ses crucifixions et autres décapitations. Sa force, il la doit à la détermination de ses combattants, n’hésitant pas à se sacrifier dans des opérations suicides. Mais aussi à sa richesse : des fonds privés en provenance du Golfe, les puits de pétrole qu’il a conquis dans l’est de la Syrie, les impôts récoltés sur la population, et les trésors de guerre pillés sur le terrain. Aujourd’hui, l’EIIL contrôlerait près d’un tiers du pays (provinces du Nord et de l’Est).

"Alliance objective" Assad-djihadistes

Conscients du danger pesant sur leur révolution, les rebelles islamistes modérés s’unissent en janvier 2014 contre ce nouveau "monstre" djihadiste. Mais bien moins armés et contraints de se battre sur deux fronts, ils ne parviennent pas à en venir à bout. D’autant que les djihadistes demeurent relativement épargnés par le régime syrien. Il existe "une alliance objective entre Bachar el-Assad et les terroristes", dira Laurent Fabius en janvier 2014. "C’est le revers et l’avers d’une même médaille."

Depuis le début de la révolution en mars 2011, le président syrien met tout en oeuvre pour réaliser sa prophétie selon laquelle ses opposants - tout d’abord pacifiques - ne sont que des "terroristes". Il a notamment libéré de prison, en mai 2011, des centaines d’islamistes, venus alimenter les rangs djihadistes. Profitant de l’affaiblissement de la rébellion modérée, Bachar el-Assad reprend l’avantage sur le terrain. Aidé des combattants du Hezbollah et des milices chiites irakiennes, il achève en mai la reconquête des principales villes de la région montagneuse de Qalamoun, coupant l’opposition de son arrière-base libanaise. Or, le fief de l’EIIL à Raqa (Nord) reste, lui, toujours à l’abri des bombardements.

"Califat" islamique

Ultime bras d’honneur à ses détracteurs, le maître de Damas s’offre en juin une élection triomphale à la présidence d’un pays détruit et ensanglanté (190 000 morts en plus de trois ans, selon l’ONU), face à des candidats factices. Qu’importe, l’Occident a déjà les yeux rivés ailleurs. Depuis son large territoire conquis à l’est de la Syrie, l’EIIL lance le 9 juin une vaste offensive à l’ouest de l’Irak, mettant en déroute une armée irakienne déliquescente. Surfant sur la frustration de la minorité sunnite irakienne marginalisée par le Premier ministre chiite Nouri al-Maliki, l’EIIL, devenu l’État islamique, proclame en juillet un "califat" à cheval entre la Syrie et l’Irak. Infligeant de nombreuses exactions aux minorités chrétiennes et yazidis, les djihadistes provoquent la fuite de dizaines de milliers d’entre eux vers la région autonome du Kurdistan.

Autrement plus ému par cette crise humanitaire que par la guerre civile syrienne, l’Occident redoute avant tout que les nombreux combattants étrangers de l’EI ne commettent des attentats de retour au pays. Ainsi, Barack Obama ne va pas hésiter longtemps avant de bombarder le 8 août les positions djihadistes en Irak et de livrer des armes aux combattants kurdes peshmergas. Au grand dam de l’opposition syrienne, qui en réclame depuis deux ans. Celle-ci a beau rappeler que l’EI n’est que le fruit du régime syrien, conséquence directe de l’inaction occidentale en Syrie, il est déjà trop tard.

Rempart contre le terrorisme

François Hollande l’avoue lui-même au Monde le 20 août dernier. En Syrie, le "choix terrible" se situe désormais entre Bachar el-Assad et les djihadistes. Or, à ce jeu-là, l’Occident préfère la dictature sanglante au chaos terroriste. Le président syrien voit exaucée sa volonté d’apparaître comme un rempart contre le terrorisme, d’autant qu’au même moment Barack Obama se félicite de l’élimination des dernières armes chimiques syriennes livrées par Bachar el-Assad.

"Nous ne considérons pas que nous sommes du même côté simplement parce qu’il y a un ennemi commun", a tenté d’expliquer lundi Jennifer Psaki, porte-parole du département d’État. Mais, comme un symbole, au lendemain des bombardements américains, Bachar el-Assad a finalement lancé ses premières frappes contre l’EI à Raqa, qui s’est emparé lundi du dernier bastion du régime dans cette province septentrionale. Comble de l’ironie, Damas se dit désormais "prêt à une coopération" avec la communauté internationale pour lutter "contre le terrorisme" en Syrie.


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