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Portraits de Femmes

Delphine Gardère, l’héritière de la dynastie Barbancourt

jeudi 3 mai 2018 par Charles Sterlin

Le mercredi 1er mars 2017, la nouvelle de la mort de Thierry Gardère, patron de la Société du Rhum Barbancourt, tombe comme un couperet. Le départ de ce chef d’entreprise ébranle ses proches, surprend la communauté des affaires où il est bien installé, désole le monde culturel pour qui il est un mécène sans égal, laisse orphelins les employés de la société du Rhum Barbancourt comme le simple consommateur de cette boisson qui est l’une des meilleures ambassadrices d’Haïti à l’étranger. Suivant la tradition, Delphine Gardère, héritière de la dynastie Barbancourt, prend les reines de cette compagnie avec la feuille de route de la garder 100% familiale et haïtienne, florissante aussi bien sur le marché local que sur le marché international. Á la rencontre de cette jeune femme qui dirige l’empire Barbancourt .

National -

Plus méticuleuse, plus tenace que Delphine Gardère, il y en a peu. Mais vraiment très peu. Ses cheveux noirs et lisses, fendus d’une raie, descendant sur ses tempes, sont rangés minutieusement derrière ses oreilles et lui tombent sur les épaules. Coupés avec soin et de façon disciplinée. On voit bien qu’elle ne fait pas dans l’improvisation ou dans l’à-peu-près.
La chemise blanche à manches longues qu’elle porte pour l’occasion ajoute une once de lumière à son visage. Elle a opté pour un maquillage neutre, naturel, à la limite strict, mais élégant, qui met en valeur ses yeux. Des yeux empreints de douceur, mais à travers lesquels on devine de l’intelligence et une certaine force de caractère. Du caractère, on se doute bien que la seule fille de Thierry Gardère en a bien besoin dans le cadre de ses fonctions. Mais on se dit aussi qu’elle a de qui tenir, d’autant que son feu père fut l’un des industriels les plus respectés de ce pays.
« Je suis née en Haïti où j’ai passé une enfance et une adolescence heureuses, entourée de mes parents. Après le lycée, j’ai obtenu un bachelor en finance internationale et marketing en France et aux États-Unis. J’ai occupé mon premier poste, en qualité d’analyste financière du secteur Banque-Assurance dans une banque d’investissement de Londres, Bear Stearns, aujourd’hui JPMorgan. Ensuite, j’ai travaillé à la Société Générale sur le secteur des produits pharmaceutiques », déclare Delphine Gardère, actuelle présidente directrice générale de la Société du Rhum Barbancourt.
Dans le sillon de la crise des subprimes de 2008, grande crise financière mondiale, son secteur d’activité devient de plus en plus stressant. Elle rentre en Haïti en 2009, se réjouissant de pouvoir travailler avec son père au sein de Barbancourt. « Je me disais que j’ai de la chance d’avoir une entreprise familiale, que c’était une chance extraordinaire et que je devais pouvoir mettre mes compétences à son service », explique-t-elle. Quand survient le tremblement de terre du 12 janvier 2010, Barbancourt est sévèrement frappée. Alors, d’un commun accord avec sa famille, elle part poursuivre des études en vue de l’obtention d’un master. « Je suis repartie en Angleterre pour obtenir un master science en Strategic Marketing à Cranfield School of Management. Mon père était quelqu’un d’extrêmement attaché aux études et à l’éducation. Il me poussait en ce sens, m’a beaucoup encouragée et soutenue dans cette démarche », confie madame Gardère.
À l’étranger, elle se fait une expérience dans l’industrie de la parfumerie. Puis, en 2016, toujours en accord avec sa famille, elle intègre à nouveau la compagnie Barbancourt avec la tâche de mettre sur pied des projets d’export et de développement à l’international pour l’entreprise. « Mon père m’avait fixé un délai de deux ans pour que je revienne en Haïti, mais il est décédé entre-temps », confie-t-elle, une ombre de tristesse balayant son regard.
Bientôt un an, dans ce nouveau rôle et la transition se passe bien pour Delphine Gardère. « Mon père avait toujours exprimé, publiquement et à plusieurs reprises, le souhait que je lui succède à la tête de la compagnie. Mais c’était plutôt dans le long terme. Ni lui ni moi, on ne s’attendait pas à ce qui cela soit aussi brutal et soudain. Jamais je n’aurais pensé reprendre le flambeau sans avoir mon père à mes côtés pour me guider. Sa mort si inattendue m’a d’abord dévastée et, de manière très compréhensible, il a fallu quelques mois aux associés pour statuer sur qui prendrait en main l’avenir de la société. Mais à présent, j’assume. »
À son âge, prendre la direction d’une telle entreprise n’est pas chose aisée. Cependant, Delphine Gardère peut puiser dans l’exemple de ses aïeuls pour être sûre que rien ne lui est impossible. « Mon père n’était pas beaucoup plus âgé que moi lorsqu’il a pris cette même charge au décès de son propre père, Jean Gardère, en plus dans des conditions particulières en 1990 », rappelle convaincue celle qui est née en 1983.
Son statut de femme ne dérange pas non plus. « Être une femme n’est pas un obstacle insurmontable : les femmes sont les « potomitan » de la société haïtienne. Je rencontre beaucoup de femmes dans des postes clés dans le milieu des affaires : tourisme, banques, communication et médias … De plus, mon père avait insisté pour que mon deuxième prénom soit Nathalie, en souvenir de Nathalie Gardère qui fut la première dirigeante de Barbancourt. Je ne suis donc pas la première femme à la tête de cette entreprise, et c’est un honneur pour moi de porter le prénom de cette femme incroyable », assure-t-elle fièrement, mais en toute humilité.
La nouvelle Gardère est consciente que Barbancourt fait désormais partie du patrimoine de tout un peuple. « J’ai conscience que je dirige un joyau national dont l’histoire a plus de 150 ans. La responsabilité est très importante, d’autant que s’attache à cela tout un écosystème. 400 employés et leurs familles, des fournisseurs et prestataires qui dépendent de nous », explique Delphine Nathalie Gardère avec calme et réserve.
Fort heureusement, elle peut compter sur l’indéfectible support de Michel Gardère, un mentor, un modèle. Un homme de qui elle parle avec beaucoup d’amour et de respect. On voit bien qu’elle le tient en haute estime. « Michel est le maître de chai de Barbancourt depuis plus de 30 ans. C’est un homme en quête de l’excellence lors du vieillissement du rhum et de la mise en bouteille. C’est également lui qui porte la mémoire de notre famille et de notre entreprise. Il a donc été d’une aide extrêmement précieuse durant cette période noire, et, grâce à lui, la prise de commande s’est faite dans le stricte respect des traditions familiales », confie Delphine qui rêve d’une Barbancourt qui reste 100 % familiale et haïtienne, qui respecte ses traditions d’excellence plus que centenaires, d’une entreprise florissante localement et à l’international. « Barbancourt devra rester cette entreprise qui continue de représenter fièrement Haïti dans le monde », souligne-t-elle.
Pour l’heure, la jeune femme a à cœur différents projets, dont une plus grande emprise sur le marché international du rhum qui est aujourd’hui en croissance exponentielle. « Il est important pour moi de continuer à faire en sorte que notre rhum soit une marque qui symbolise Haïti à travers le monde et que les Haïtiens en soient fiers. » Les défis sont là en permanence, mais elle ne semble pas s’en inquiéter outre mesure. « L’essentiel est de savoir les gérer et de s’en enrichir. Cependant, j’aurais aimé avoir mon père pour me guider plus longtemps. Je me demande chaque jour ce qu’il penserait de telle ou telle situation », dévoile Delphine Gardère qui attend de ses collaborateurs le même souci d’excellence de la dynastie Gardère, un esprit d’équipe, de la transparence, du respect et de la loyauté.
« J’aime être avec mes équipes et mettre la main à la pâte. Je n’ai pas peur, par exemple, de participer pleinement à l’organisation d’un évènement sponsorisé par Barbancourt, d’aider à la mise en place des supports publicitaires, des verres, du bar, etc. Il est important pour moi de donner l’exemple », raconte la présidente directrice générale.
Comme son feu père Thierry Gardère le lui avait toujours dit, comme Michel Gardère le soutient, pour elle, « le Rhum Barbancourt est comme une œuvre d’art. On n’en est jamais vraiment propriétaire, on ne fait que la préserver et l’améliorer pour la prochaine génération. J’ai donc un héritage à respecter et j’ai aussi un devoir de transmission », dit-elle, promettant de poursuivre avec certaines bonnes actions de la compagnie.
« Depuis des années, mon père encourage des étudiants de HELP, et j’ai décidé de continuer cette initiative en parrainant un étudiant par an et en essayant de recruter des étudiants qui ont obtenu des bourses par l’entremise de cette organisation. J’organise aussi, à la Fondation Barbancourt, des cliniques mobiles pour les familles des employés et dans les quartiers aux alentours de l’usine. D’ailleurs, le 30 avril 2018, nous avons organisé une clinique mobile à thème spécifiquement pour les femmes. Je souhaiterais que cela se fasse régulièrement », expose Delphine Gardère.
Les traces du feu paternel la guident. Et elle s’accroche aux instructions de cet homme d’affaires à succès. « Mon père était passionné par son travail et tenace. C’est ce qui lui a permis d’avancer pendant les coups durs. Il était aussi quelqu’un de discret et d’une humilité à toute épreuve. »
Mais dans cette course pour maintenir à flot le bateau amiral Barbancourt, Delphine Gardère n’oublie pas de vivre pleinement. La vie avec le Rhum Barbancourt varie avec les saisons, selon que l’on est en période de récolte ou pas. En récolte, période qui tombe aussi en plein milieu de la clôture de l’année fiscale, des fêtes de Noël et du carnaval, les journées sont courtes et elles se ressemblent peu, nous apprend-elle.
Pendant cette période, il faut être sur plusieurs fronts à la fois (production, finance, comptabilité, marketing et communication). « Il est rare durant cette période que j’aie une minute à moi. Je m’arrange tout de même pour passer du temps chez moi avec ma fille. C’est en général elle qui me réveille. Et quand elle est couchée, je m’attèle à mon laptop pour recommencer à travailler chez moi. »
Pendant les week-ends, la jeune maman aime beaucoup se promener dans les galeries de Port-au-Prince et de Pétion-Ville. « Mes parents m’ont inculqué très tôt un goût pour l’art et, dès mon plus jeune âge, je fréquentais régulièrement les musées et expositions (Saint-Soleil, Picasso, Matisse, Degas, Basquiat…) de tout genre. J’ai une affection particulière pour le peintre Pasko, avec qui ma famille a des liens et j’ai hâte de voir sa prochaine exposition. J’apprécie aussi de pouvoir m’évader en week-end et de passer des moments seuls loin du bruit, ce qui m’a été communiqué par mon père. Cela me permet de me recentrer et de me retrouver », avoue Madame, qui aime aller à la plage, trouve aussi trois à quatre heures par semaine à consacrer au Pilate pour garder la forme. La danse classique, elle l’a pratiquée il y a un temps, mais n’a jamais fait du piano.
Autour d’elle, l’on admet que Delphine Gardère est courageuse et beaucoup lui trouvent un côté pratique. Cependant, elle admet être impatiente. « Mon père devait souvent me freiner, avance-t-elle, comme pour montrer que c’est plus fort qu’elle. Je peux être tenace sur mes prises de positions et intransigeante », ajoute-t-elle. « Je lisais un entretien de Delphine Ernotte, la première femme dirigeante de France Télévisions, qui disait : ’’ Mais c’est toujours la même chose : en tant que femme, si vous vous mettez en colère, vous passez pour une hystérique ; à l’inverse, si vous êtes trop gentille, on vous qualifie de faible ou de maternante ’’.
Cependant, elle apprend et aime apprendre. De ses différentes expériences, elle a déjà retenu plusieurs grandes leçons de vie qu’elle partage volontiers avec ses pairs. « Il faut tracer son propre chemin, prendre un point dans l’horizon, un cap et se donner les moyens de ses ambitions », comme elle s’assure de le faire à la Société du Rhum Barbancourt, société vielle de 150 ans et dont les produits se retrouvent sur quatre continents et dans au moins 10 pays à travers le monde.

Winnie H. Gabriel Duvil
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