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Transactions commerciales en gourde/

Tout en gourde : le secteur privé se dit étonné, sollicite des précisions, attend les circulaires d’application avant l’entrée en vigueur de l’arrêté

samedi 3 mars 2018 par Charles Sterlin

L’arrêté indiquant que les transactions commerciales s’effectueront en gourdes est un enfant fait par le gouvernement dans le dos du secteur privé. Si l’utilité, la nécessité de cette décision n’est pas remise en question, l’absence de concertation, de consultation pour éviter des effets néfastes est mise sur le tapis. Il reste cependant les circulaires d’application, l’occasion pour le Forum économique et le gouvernement de travailler sur ce dossier qui, a dessein ou par hasard, rejoint ou éclipse dans l’actualité la saga PetroCaribe, le bras de fer entre l’ONU et Haïti .

National -

En début de soirée, vendredi 2 mars, le journal a appris que le Forum économique du secteur privé, dans des correspondances adressées au gouverneur de la Banque de la République d’Haïti (BRH), au Premier ministre Jack Guy Lafontant, aux ministres de l’Economie et des Finances, du Commerce et de l’Industrie, a fait part de son « étonnement » que les opérateurs privés et le public en général ont pris connaissance dans Le Moniteur de la décision de l’Exécutif que les transactions commerciales se fassent en gourdes sur l’ensemble du territoire national.
Les associations membres du Forum disent avoir « pris note des éclaircissements apportés par les autorités nationales lors de la conférence de presse du vendredi 2 mars 2018, au cours de laquelle elles ont annoncé que cet arrêté ferait l’objet de circulaires d’application venant spécifier les modalités de sa mise en œuvre », dans une lettre au gouverneur Jean Baden Dubois. « Concernées par une telle décision, les associations soussignées sollicitent des instances responsables qu’un communiqué officiel confirme cette décision et vienne préciser que cet arrêté n’entrera pas en application sans la publication de ces circulaires. Elles sollicitent que leur contenu tienne compte des spécificités propres à chaque secteur et branche d’activité », selon cette correspondance.
« Dans le cadre de l’élaboration de ces circulaires, les associations soussignées sollicitent l’organisation de consultations avec les associations concernées privées, notamment, l’Association professionnelle des banques (APB), la Chambre de commerce et d’industrie d’Haïti (CCIH), l’Association des industries d’Haïti (ADIH), l’Association touristique d’Haïti (ATH), l’Association des assureurs d’Haïti, l’Association maritime d’Haïti (AMARH), la Chambre franco-haïtienne de commerce et d’industrie (CFHCI), la Chambre de commerce américaine en Haïti (AMCHAM) », lit-on dans cette lettre, estimant que cette demande est bien fondée.
La correspondance est signée de Frantz Bernard Craan, coordonateur du Forum économique du secteur privé et président de la Chambre de commerce et d’industrie d’Haïti, Georges B. Sassine, président de l’Association des industries d’Haïti, Régine Labrousse, présidente de la Chambre de commerce américaine en Haïti, Grégory Brandt, président de la Chambre franco-haïtienne de commerce et d’industrie et Béatrice Nadal Mevs, présidente de l’Association touristique d’Haïti (ATH).
Avant ces lettres, en conférence de presse, le gouverneur de la BRH, Jean Baden Dubois, avait souligné qu’en Haïti, pays « dollarisé » à 63 %, il y a une série d’habitudes qui se sont créées. « Il est clair que cet arrêté qui définit le cadre dans lequel le pays va évoluer en termes de monnaie mérite des circulaires d’application », a indiqué le gouverneur de la BRH, Jean Baden Dubois, soulignant que le Premier ministre l’a dit. « Il y aura des circulaires d’application qui prévoient certainement le délai et comment les transactions doivent se faire de façon que l’applicabilité soit claire pour tout le monde, comme de l’eau de roche, de façon qu’ensemble nous ayons un pays normal, pas un pays à deux vitesses où les gens font ce que bon leur semble. Nous ne voulons pas non plus un pays où chaque individu soit un agent de change », a indiqué le gouverneur de la BRH.
En attendant les circulaires d’application, le Premier ministre Jack Guy Lafontant a indiqué que la décision que les transactions commerciales se fassent en gourdes a été prise après plusieurs mois de travail, de réflexions. Il n’est pas normal de payer en dollars américains pour aller au bal, à un restaurant, payer son loyer en dollars, acheter un terrain, etc. « Cette décision va dans le sens des intérêts de la grande majorité des Haïtiens », a dit le chef du gouvernement qui appelle les gens à garder la tête froide.
Au niveau du MCI, notre rôle est d’accompagner la population dans sa quête de mieux-être. Nous sommes là pour protéger les intérêts de la population. C’est pour cela que “l’affichage en dollars qui était un caillou dans notre soulier sera enlevé pour que les prix s’affichent en gourdes, a indiqué le ministre du Commerce et de l’Industrie, qui annonce que des brigadiers seront déployés sur tout le territoire pour faire respecter cette mesure. Interrogé sur la faiblesse de l’État à faire respecter d’autres interdictions comme celle des assiettes en styrofoam, le ministre du Commerce et de l’Industrie a affirmé qu’au niveau du gouvernement, on n’est pas là pour beurrer les tartines. Nous sommes là pour apporter les changements nécessaires là où c’est nécessaire et quand c’est nécessaire », a expliqué le ministre du Commerce et de l’Industrie.
Avec cette décision, a estimé le ministre de l’Economie et des Finances, Jude Alix Patrick Salomon, « nous rentrons dans une normalité dans laquelle nous devrions être déjà”. Outre l’insécurité à laquelle on s’expose dans la recherche du dollar, il y a aussi une inflation naturelle liée à cette recherche. Quand le prix est affiché en dollars, vous payez une différence de change. La meilleure chose est d’appliquer une seule monnaie. “Il demeure certain que si vous partez et que vous avez besoin de dollars, vous en trouverez. C’est le principe. Le dollar doit être accessible si vous partez et avez besoin de dollars mais si c’est une transaction que vous faite sur le territoire, il n’y a aucune raison que l’on ait une autre monnaie autre que la monnaie en cours sur le territoire”, a soutenu le ministre de l’Economie et des Finances.
La mesure en elle-même est bonne. Mais, le problème, c’est qu’elle a été prise sans concertation et consultation. En cela, elle est une catastrophe pour l’image du pays. Il n’y a effectivement aucune raison de tout payer en dollars. Le loyer, la consommation dans un restaurant. Cela ne fait aucun sens. Toutefois, il fallait avancer graduellement dans l’application de cette mesure utile sur le long terme pour ne pas pénaliser un ensemble de secteurs et d’acteurs économiques, a confié off the record un membre du secteur privé qui souligne que cette administration pourrait se tromper si elle mise sur cette mesure pour contenir la dépréciation de la gourde. Tout le monde le dit depuis si longtemps qu’il faut produire et générer de la richesse, de la croissance et arrêter de creuser le déficit budgétaire, a-t-il dit, soulignant que les discussions sur les circulaires d’application peut donner l’occasion de faire des corrections nécessaires.
Pour un autre membre du secteur privé, il y a de fortes probabilités que cette décision non réfléchie soit un écran de fumée pour détourner l’attention d’autres sujets brûlants, dont le dossier PetroCaribe. « Si c’est le cas, ce serait dommage car la manière utilisée par le gouvernement a fait du tort et crée de la méfiance chez des acteurs économiques, des investisseurs qui ont besoin de lire le futur avec le moins d’incertitude et de variables inconnues possible », a-t-il souligné.
Roberson Alphonse

Roberson Alphonse


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