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Comment Assad instrumentalise l’aide de l’ONU aux Syriens

vendredi 13 mars 2015 par Sterlin Charles

Il n’y a pas que les rebelles qui perdent du terrain en Syrie. Les Nations unies aussi. Quatre ans après le début du soulèvement anti-Assad, prélude d’une guerre civile qui a fait près de 220 000 morts, la crise humanitaire dans ce pays échappe de plus en plus aux agences de l’ONU chargées d’y répondre. Selon les décomptes de l’organisation internationale, entre 2013 et 2014, le nombre de Syriens ayant bénéficié des convois d’aide onusiens dans les zones les plus gravement touchées est passé de 2,9 millions à 1,2 million, soit un effondrement de 63 %.

Sur les 115 demandes de convois soumises au gouvernement syrien durant l’année passée, seulement 50 ont reçu l’agrément de Damas. Persuadé que le plus dur est derrière lui et que l’essor foudroyant de l’Etat islamique incitera, tôt ou tard, ses adversaires occidentaux à renouer avec lui, Bachar Al-Assad n’hésite plus à utiliser la carte de l’aide comme une arme dans sa guerre contre les « terroristes ». « On recule, confie un haut responsable humanitaire. Les procédures sont devenues tellement restrictives que l’on ne peut plus faire passer de convois importants. Les gens du régime se sentent de plus en plus sûrs d’eux. Notre espace se réduit. »

« Honneur »

Il y a un an pourtant, la communauté humanitaire avait remporté une victoire. Les résolutions 2139 et 2165, adoptées en février et juillet, par le Conseil de sécurité, avaient accordé aux agences de l’ONU ce que toutes les ONG investies dans le conflit réclamaient depuis des mois : l’autorisation d’acheminer de l’aide aux populations syriennes, via les pays frontaliers (le « cross-border » dans le jargon onusien), et par simple « notification » aux autorités de Damas, c’est-à-dire sans être soumis à leur bon vouloir. La résolution 2165 réaffirmait aussi le principe de base du « cross-line », c’est-à-dire l’obligation faites aux belligérants de laisser les convois humanitaires traverser les lignes de front, à l’intérieur de la Syrie.

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Jusque-là, l’ONU tout comme le Comité international de la Croix-Rouge s’abstenaient de monter des opérations transfrontalières, conformément aux ordres du régime Assad, qui menaçait d’expulser les récalcitrants. La pusillanimité de ces deux organisations scandalisait la plupart des acteurs humanitaires, partisans d’opérer depuis le Liban, la Jordanie ou la Turquie, fut-ce au prix d’un départ forcé de Damas. « Il y a un honneur à se faire expulser de certains pays », estime un expert humanitaire français.

Un an plus tard, le bilan des deux résolutions est bien modeste. Les difficultés d’accès aux populations en détresse ont empiré, alors que les besoins ont augmenté. Selon le Bureau de la coordination des affaires humanitairesdes Nations unies (OCHA), le nombre de personnes vivant dans des zones difficiles voire impossibles à atteindre a presque doublé, passant de 2,5 millions en 2013 à 4,8 millions début 2015. « Ces résolutions et l’espoir qu’elles avaient suscité n’ont pas été suivis d’effets », dénonce un collectif d’ONG dans un rapport publié jeudi 12 mars, intitulé « Failing Syria ». « Elles ont été ignorées, ou leur application a été compromise par les parties au conflit et par d’autres Etats, membres des Nations unies et du Conseil de sécurité lui-même. »

En ce qui concerne le passage des lignes de front, la capacité d’obstruction de Damas n’a pas diminué, au contraire même. Depuis mai 2014, presque aucun convoi onusien n’a pu pénétrer dans la dizaine de zones « assiégées » que recense OCHA. A l’exception des deux villages chiites de Nubul et Zahraa, au nord d’Alep, qui, eux, sont attaqués par les rebelles, les enclaves sont encerclées – et affamées – par les forces loyalistes. En plus d’avancer le traditionnel risque de « détournement de l’aide » pour s’opposer au départ des convois, le gouvernement multiplie les entraves bureaucratiques.

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Le feu vert, qui était négocié auparavant avec le gouverneur de chaque région concernée, requiert désormais l’aval des autorités centrales, ce qui rallonge les délais. Dans certains cas, celles-ci exigent au préalable de recevoir la liste des bénéficiaires de l’aide, une forme d’ingérence jugée inacceptable par les Nations unies. « Le régime syrien est passé maître dans l’art de gagner du temps, estime Nadim Khoury, de Human Rights Watch. Il ne dit jamais oui, jamais non, te noie sous les notes verbales, te bloque au moindre pas en avant. C’est le syndrome de Damas. »

Le rapport de suivi des résolutions 2139 et 2165 présenté le 19 février devant le Conseil de sécurité démontre l’efficacité de ces tactiques dilatoires. En janvier, explique ce document, les Nations unies espéraient délivrer de l’aide à six localités : quatre dans la Ghouta, la banlieue de Damas, l’une des places fortes de l’insurrection, et deux dans la région d’Homs. En ce qui concerne la Ghouta, le gouvernement n’a jamais répondu aux demandes onusiennes.

Pour Homs, les autorités locales avaient donné leur accord. Mais le premier des deux convois, destiné à la ville de Talbiseh, a dû être annulé à la dernière minute. Le permis écrit n’étant pas parvenu à temps aux organisateurs. Le second, destiné à Al-Waër, l’ultime quartier rebelle d’Homs, a pu prendre la route, mais délesté de tout son matériel médical. « C’est un classique qui ne choque malheureusement plus personne, soupire le responsable au Proche-Orient d’une ONG française. Au chargement de la cargaison, les services de sécurité syriens confisquent toujours les produits de santé, notamment les kits chirurgicaux. A une époque, ils enlevaient même les couches pour bébé, de peur qu’ils ne servent des bandages. »

Frilosité

Le «  cross-border  » devait être la solution miracle. Mais le dispositif a été très lent à se mettre en place. Depuis août 2014, selon le rapport « Failing Syria », 1 130 camions onusiens sont entrés en Syrie par la Jordanie et la Turquie. Durant la même période, à titre de comparaison, 2 751 camions affrétés par des ONG ont traversé la seule frontière turque. Parmi les humanitaires, ce décalage est attribué aux lourdeurs de fonctionnement de l’ONU et à la frilosité de certains de ses responsables à Damas, peu pressés d’affronter leurs interlocuteurs syriens, qu’ils savent hostiles au « cross-border ». « A peu de chose près, les Nations unies ne rentrent que là où le régime veut bien », accuse le chef de mission d’une ONG basée à Amman, qui déplore une « instrumentalisation politique » de l’aide.

Les insurgés ont leur part de responsabilité dans cette faillite. L’éclatement de l’insurrection en une myriade de brigades a transformé la coordination des livraisons en casse-tête. Dans les zones contrôlées par l’Etat islamique, l’anarchie croissante, et la peur d’un détournement de l’aide par les djihadistes, ont incité le Programme alimentaire mondial, le bras nourricier des Nations unies, à suspendre ses opérations. Les calculs de sécurité pèsent inévitablement lourd dans une organisation endeuillée à dix-sept reprises depuis 2011.

Mais la plus grande responsabilité incombe aux membres du Conseil de sécurité eux-mêmes. C’est leur division sur le volet politique de la crise qui autorise Damas à manipuler le volet humanitaire à sa guise.

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